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La place de l’évolution dans l’enseignement secondaire français

Publié en ligne le 1er janvier 2008 - Créationnisme - Éducation - Évolution - SVT
par Philippe Le Vigouroux et Guislaine Refrégier - Article mis en ligne le 1er janvier 2008 puis publié dans SPS n° 281, avril 2008

Rien n’a de sens en biologie, si ce n’est à la lumière de l’évolution

Theodorius Dobzhansky (1900-1975)

Même s’il faut toujours se méfier des phrases définitives, c’est clairement l’idée qui a inspiré les concepteurs des programmes de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT) dans l’enseignement secondaire français. C’est ce « sens », évoqué par Dobzhansky, que l’enseignement de collège et de lycée vise à mettre en avant de façon progressive au cours des années, jusqu’aux classes du cycle terminal – Premières L et ES et Terminale S.

Alors que l’enseignement du créationnisme et de l’Intelligent Design se développe aux États-Unis et menace l’Europe, qu’en est-il de l’enseignement secondaire français ?

Les enseignants de SVT ont quasiment tous suivi un cursus universitaire au sein duquel les théories anti-darwiniennes ne sont pas représentées. Sur les forums d’enseignants, dans les lycées, dans les instances académiques, ce sont bien les arguments forts en faveur de la théorie de l’évolution qui sont installés dans les esprits. Il est donc encore loin le temps où les enseignants de biologie traiteront de leur plein gré de théories néo-créationnistes. Mais les enseignants américains ont les mêmes caractéristiques, et c’est plutôt sous la pression des parents, des églises et des politiques qu’ils sont amenés à parler aujourd’hui, en classe, de théories alternatives à la théorie néo-darwinienne de l’évolution. Sous la pression de groupes d’individus qui sont passés par le système scolaire. Ce système n’avait donc pas réussi à faire la part des choses entre les croyances religieuses et le terrain scientifique.

En France, le travail des enseignants est fortement guidé par le contenu des programmes. C’est dans ceux-ci que la très grande majorité des enseignants puise pour formuler les bilans qu’ils feront noter aux élèves dans leur cahier.

La classification des êtres vivants et la place de l’Homme

Dès leur entrée au collège, les enfants reçoivent un enseignement de SVT qui met en œuvre la classification phylogénétique, c’est-à-dire, une classification des êtres vivants fondée sur les relations de parenté entre eux. En classe de sixième, s’il n’est pas encore question de l’évolution des êtres vivants, on les regroupe dans des ensembles emboîtés en fonction, uniquement, des caractéristiques qu’ils possèdent. C’est ainsi que l’on peut montrer que tous les poissons ne sont pas rassemblés dans un même ensemble au sein d’un groupe Vertébrés (en effet, certains poissons possédant un squelette osseux, comme les Mammifères et les Oiseaux avec lesquels ils seront rassemblés, ne sont pas regroupés avec d’autres poissons qui eux possèdent un squelette cartilagineux). Bien entendu, le choix des espèces utilisées pour justifier et faire assimiler cette méthode de classement des êtres vivants (animaux et végétaux), relève de la liberté de l’enseignant : il convient donc de choisir des exemples pertinents, sans piège, tant du point de vue des espèces choisies que des caractéristiques étudiées.

C’est ensuite en classe de cinquième que l’étude des fossiles prépare l’approche du concept d’évolution : la classification amorcée l’année précédente s’enrichit avec des espèces fossiles pour lesquelles on recherchera et identifiera l’information utile pour replacer un organisme fossile dans la classification.

Enfin, c’est en troisième – à partir de la rentrée 2008, dans le cadre de la réforme des programmes de sciences – que les jeunes aborderont explicitement la notion d’évolution des organismes vivants. « La cellule, unité du vivant, et l’uniformité des instructions du patrimoine génétique dans tous les organismes vivants d’aujourd’hui, Homme compris, indiquent sans ambiguïté une origine primordiale commune. […] La comparaison des espèces conduit à imaginer entre elles une parenté qui s’explique par l’évolution ». Enfin, « l’Homme, en tant qu’espèce, est apparu sur la Terre en s’inscrivant dans le processus de l’évolution ». Du point vue des mécanismes, ceux-ci doivent être recherchés du côté de la génétique : on s’en tient alors à la suggestion de modifications du programme génétique au cours des générations, les connaissances des élèves restant limitées sur ce sujet.

Ainsi, au long de cette scolarité au collège, tous les êtres vivants rencontrés dans les différents thèmes de biologie, pourront être prétexte à utiliser la méthode apprise en sixième pour être placés dans une « classification scientifique ». Et c’est sur la base de la démarche d’investigation, lors du regroupement des espèces, que chaque enseignant pourra, s’il y est vigilant, amener ses élèves à s’approprier les arguments qui fondent la théorie de l’évolution. On relèvera enfin qu’à l’issue du collège, l’espèce humaine est placée sur le même plan que les autres espèces, comme produit de l’évolution. Ce positionnement de l’Homme, désormais énoncé dans les notions qui doivent être maîtrisées par les élèves à la sortie du collège, risque de heurter les sensibilités des enfants issus de familles aux croyances fondamentalistes. Il sera intéressant de voir les réactions à la mise en œuvre de ce programme à la prochaine rentrée dans les classes de troisième.

La phylogenèse et les mécanismes de l’évolution

À l’heure actuelle – en attendant une prochaine réforme des programmes du lycée –, pour l’élève qui suit un enseignement général en seconde, l’idée d’une origine commune des espèces est clairement affirmée et argumentée par les points communs entre les organismes vivants : cellule, ADN, plan d’organisation et contrôle génétique de sa mise en place chez les Vertébrés.

En Terminale S, mais aussi en Première L et ES selon les années, le sujet de l’évolution est abordé avec, comme exemple détaillé, l’étude de l’évolution de la lignée humaine (depuis le dernier ancêtre commun à l’homme et au singe, jusqu’à l’homme actuel). L’énoncé du cadre général de la partie consacrée à la phylogenèse, et qui doit être traité en 3 semaines (soit 10h30 de travaux pratiques et de cours – l’ensemble du programme de Terminale S porte sur 27 semaines –) est le suivant : « À partir d’un réinvestissement de la classe de seconde, […] on aborde la biodiversité et la recherche de la parenté entre espèces (phylogenèse). L’Homme, avec ses caractéristiques particulières, est situé au sein du règne animal. On montre ensuite que les êtres humains actuels appartiennent à une même espèce. On date l’émergence de cette espèce en la resituant dans l’histoire de la Terre. »

On trouve dans le contenu du programme une argumentation de la théorie de l’évolution complétée par l’étude des mécanismes régissant l’évolution : modifications de l’information génétique (par mutations et par formation de nouveaux gènes) et sélection naturelle. Les programmes soutiennent nettement que c’est d’abord un avantage sélectif qui va être déterminant pour la présence d’un caractère, et donc de l’information qui est responsable, au sein des générations suivantes. Ils présentent donc l’innovation génétique et la sélection naturelle comme les moteurs de l’évolution.

Les pessimistes sur l’avenir de Darwin pourront aussi noter que dans l’initiation à l’histoire des sciences qui est proposée aux élèves choisissant la spécialité SVT en Terminale S, sont longuement exposés les travaux relatifs à la biologie moléculaire (Mendel, Morgan, Beadle et Tatum, Watson et Crick, Meselson et Stahl) mais il n’est nullement question de Darwin et de l’histoire de la théorie de l’évolution au cours du XXe siècle, qui, certes, se prêtent moins facilement aux manipulations en classe.

Vigilance sur les manuels scolaires

Par la mise en œuvre d’un argumentaire rigoureux, l’enseignement secondaire français n’est pas, pour le moment, en situation de verser dans le néo-créationnisme. Il convient cependant d’être vigilant au moment de choisir les manuels scolaires. Le contenu de ceux-ci, même s’il colle aux programmes et s’il est l’œuvre de professeurs de SVT, peut risquer de comporter des ambiguïtés (comme on a pu le voir dans des livres d’histoire, sur un tout autre sujet, récemment 1) voire faire l’objet de lobbying de la part d’organisations confessionnelles. De même, alors que l’on peut percevoir au cours des années et des réformes, un allègement des contenus des programmes, leurs concepteurs doivent veiller à maintenir dans les prochains programmes un enseignement précis et argumenté sur un tel sujet, en veillant à maintenir une cohérence entre les différents niveaux – ce qui n’a pas toujours été le cas. C’est dans ces conditions que l’on formera des citoyens conscients de leur place dans le monde vivant et responsables face, en particulier, aux questions éthiques et environnementales actuelles.

1 Le 4 avril 2007 Charlie Hebdo révélait qu’un manuel d’histoire-géographie de cinquième des Editions Belin présentait une illustration de Mahomet, floutée. « Plusieurs enseignants d’histoire-géographie à qui nous avons présenté le livre en mai 2006 se sont inquiétés du fait qu’une telle représentation puisse susciter des réactions et compliquer leur enseignement dans des classes très hétérogènes », explique Marie-Claude Brossolet, PDG des éditions Belin. « Nous avons cru bien faire en prenant la décision de masquer le document. »


Publié dans le n° 281 de la revue


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