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L’Arche de Noé du Kentucky

Publié en ligne le 28 février 2017 - Créationnisme -
par Brigitte Axelrad - Science et pseudo-sciences n°318, octobre 2016

« Je prétends qu’il n’y a pas de honte pour un homme à avoir un singe pour grand-père. Si je devais avoir honte d’un ancêtre, ce serait plutôt d’un homme.  »

Thomas Henry Huxley (1825-1895), ami de Charles Darwin, lors de la présentation de la théorie de l’évolution par Darwin, le samedi 30 juin 1860, à la session annuelle de l’Association britannique pour le progrès de la science tenue à Oxford [1].

Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, écrivait en 2007 dans Lucy et l’obscurantisme : « Les tenants du créationnisme ont pour doctrine de prendre pour argent comptant les textes bibliques de la Genèse, et ainsi dénoncer les théories darwiniennes de l’évolution.  » Il évoquait les récentes offensives des créationnistes, destinées à apporter des « preuves » que le monde observable a été créé par Dieu. Il citait quelques événements notoires parmi des centaines, dont l’ouverture d’un musée créationniste à Cincinnati en Alabama, aux États-Unis, le 27 mai 2007. Des dinosaures et autres bêtes préhistoriques y étaient exposés dans une arche de Noé, sans crainte de l’anachronisme, alors qu’il y a 6 000 ans, époque supposée de la mythique arche de Noé, les dinosaures tels le Tyrannosaurus avaient bien évidemment disparu de la surface de la Terre depuis des dizaines de millions d’années.

Cette année, les créationnistes ont ajouté à la liste de leurs réalisations monumentales l’immense Ark Encounter de Williamstown (Kentucky), dont la pièce maîtresse est justement une Arche de Noé (conçue comme un véritable parc d’attraction 1).

La légende biblique de la création du monde

La Genèse raconte que, déplorant la méchanceté des hommes qu’il avait lui-même créés et la perversion répandue sur terre, Dieu décida d’exterminer les humains, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel, en amenant le déluge. Il choisit Noé, un des seuls hommes justes, le fit entrer dans l’arche et lui dit : «  De tout ce qui vit, de tout ce qui est chair, tu feras entrer dans l’arche deux de chaque espèce pour les garder en vie avec toi ; qu’il y ait un mâle et une femelle. » [Genèse 6:19]

«  Reconstitution  » de scènes de la vie de Noé

Dès que Noé fut monté à bord avec sa famille et les animaux, la pluie tomba pendant 40 jours et 40 nuits et les eaux finirent par recouvrir les plus hautes montagnes. Toute vie disparut de la surface de la Terre. Après 220 jours de navigation, l’arche s’échoua sur le mont Ararat. Puis Noé fit sortir une colombe, qui revint avec un brin d’olivier dans le bec, signe que les eaux avaient baissé. Dieu permit alors à Noé et sa famille, ainsi qu’à tous les êtres vivants, de sortir, afin qu’ils se répandent et se multiplient sur terre.

Telle est la légende de la re-création du Monde après sa destruction par les eaux, que les créationnistes n’ont de cesse de chercher à propager de différentes manières, au mépris de la science.

L’ambition prosélyte

C’est bien l’objectif de l’opération. Elle est clairement affichée par l’association Answers in Genesis, littéralement « Réponses dans la Genèse », organisation étasunienne fondée en 1994 et dirigée par Ken Ham, un des leaders australiens du mouvement créationniste aux États-Unis. Elle est sœur de la Creation Science Foundation (CSF), fondée en Australie dans les années 80. Ken Ham est l’un des conférenciers chrétiens les plus demandés en Amérique du Nord. En 1993, Ken Ham s’adressa directement à plus de 100 000 personnes et à des millions d’autres lors de plusieurs émissions radiophoniques. La même année, des milliers de spectateurs virent son film, The Genesis Solution (« La solution de la Genèse »). Answers in Genesis avait annoncé en 2010 son ambition de créer un nouveau lieu destiné à vulgariser la doctrine créationniste. L’idée d’un parc Ark Encounter et d’une Arche de Noé, sur le thème d’une lecture rigoriste de l’Ancien Testament, avait alors été retenue.

En construction depuis deux ans, inaugurée le 7 juillet 2016 par Ken Ham, l’Arche de Noé du Kentucky est une manifestation de plus de la démesure possible aux États-Unis. La date du 7 juillet pour l’inauguration n’a pas été choisie au hasard. Elle correspond au verset 7:7 de la Genèse qui raconte l’entrée de Noé et sa famille dans le navire : « Noé, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, entra dans l’arche pour échapper aux eaux du déluge. » (Gn 7:7)

Annoncée aux États-Unis dans un concert médiatique assourdissant, l’Arche, qui est la plus grande structure en bois du monde, a coûté plus de 100 millions de dollars. Avec ses 155 m de longueur, 26 m de largeur et 25 m de hauteur et les matériaux de construction utilisés, elle se conforme en tout point aux recommandations que Dieu fit à Noé d’après la Bible, lors de la construction de l’arche : « Fais-toi une arche en bois résineux, tu la feras en roseaux et tu l’enduiras de bitume en dedans et en dehors. Voici comment tu la feras : trois cents coudées pour la longueur de l’arche, cinquante coudées pour sa largeur, trente coudées pour sa hauteur. Tu feras à l’arche un toit et tu l’achèveras une coudée plus haute, tu placeras l’entrée de l’arche sur le côté et tu feras un premier, un second et un troisième étage.  » (Gn 6:14-16)

Une des paires d’animaux

L’inauguration s’est faite en présence de milliers d’invités. Ken Ham avait dit : «  Nous attendons des milliers et des milliers d’invités, non pas seulement d’Amérique mais du monde entier. » En outre, dans les semaines précédant son ouverture, plus de 200 journalistes du monde entier auraient été accrédités pour venir la voir. Plus de deux millions de visiteurs sont attendus par an. Ils verront en grandeur nature Adam, Ève, Caïn, en tenue d’époque, le serpent, et une trentaine de paires d’animaux, des mammouths, des lions, des pingouins, des manchots empereurs, des gorilles, des lamas, des ours, des girafes, des dinosaures, et j’en passe.

Un atelier permet de rechercher des fossiles dans une rivière artificielle. Vous pourrez les emporter avec une explication biblique de leur origine.

Animaux et personnages sont l’œuvre d’artistes renommés : « Nous avons nos propres concepteurs, fabricants, sculpteurs, artistes – beaucoup d’entre eux ont été formés à Hollywood ou ont travaillé à Hollywood [...] », a dit Ken Ham. Et la place pour caser tout ça ne manque pas : l’Arche est aussi longue que deux terrains de football sans compter les sept étages, alors que les recommandations divines n’en demandaient que trois ! Ken Ham a bien prévenu : « Ici, ce ne sera pas le monde de Disney ou d’Universal, où les gens viennent pour s’amuser. Le but est religieux. Nous sommes chrétiens et nous voulons diffuser le message chrétien. » Son projet est d’en faire un lieu de pèlerinage international rentable [2].

Discriminations

Pas très charitable, Ark Encounter a décidé de n’embaucher pour la construire que des personnes partageant les convictions chrétiennes et créationnistes. Elles ont donc dû signer une déclaration de foi et attester qu’elles n’étaient pas athées ni homosexuelles [2]. En 2015, compte tenu de cette discrimination, l’administration du Kentucky a projeté de bloquer les aides financières au projet, qui avaient été accordées en 2014 en raison du potentiel impact économique de l’Arche sur la région. Ken Ham a alors porté plainte contre l’État du Kentucky et a obtenu gain de cause auprès des juges fédéraux, grâce au premier amendement de la Constitution qui garantit la liberté religieuse. Les subventions ont finalement été maintenues. Lily Smith, dans Le Figaro du 7 juillet 2016, écrit : « De plus, à la différence de la République française qui revendique sa laïcité, le principe de séparation de l’Église et de l’État ne régit pas l’esprit des lois aux États-Unis. Respectant ces principes, les juges fédéraux ont statué en faveur des créationnistes. » [3]. Plusieurs personnes continuent toutefois de protester contre l’Arche, notamment le groupe local de libres penseurs athées Tri-State Freethinkers, qui a organisé une manifestation lors de l’ouverture [4].

Les croyances aux États-Unis

Un sondage Harris Interactive [5] a été réalisé en ligne du 7 au 13 novembre 2007, auprès de 2 455 adultes. Il montre entre autres qu’à peu près la même proportion de personnes croit à la théorie de l’évolution de Darwin (42 %) et au créationnisme (39 %) - voir détails en encadré.

La religion et les autres croyances des Américains


Sondage Harris Interactive (2007)

  • 82 % des adultes américains interrogés croient en Dieu, résultat inchangé par rapport à cette même question posée en 2005 d’après Harris, mais le site de la Pew Foundation nuance ce résultat en disant qu’il y a « des signes forts que beaucoup d’Américains sont moins certains de cette croyance que les années précédentes. » [6] ;
  • une large majorité des personnes interrogées croit aux miracles (79 %), au paradis (75 %), aux anges (74 %), que Jésus est Dieu ou le fils de Dieu (72 %), à la résurrection de Jésus (70 %), à la survie de l’âme après la mort (69 %), à l’enfer (62 %), au diable (62 %), et à la virginité de Marie (60 %) ;
  • à peu près la même proportion de personnes croit à la théorie de l’évolution de Darwin (42 %) et au créationnisme (39 %) ;
  • des minorités assez importantes croient aux fantômes (41 %), aux OVNIs (35 %), aux sorcières (31 %), à l’astrologie (29 %) et à la réincarnation (21 %).

Par ailleurs, une enquête Gallup [7] réalisée en 2011 par téléphone auprès de 1 018 adultes vivant dans les cinquante États d’Amérique et le District de Columbia, rapporte que 30 % des adultes américains disent interpréter la Bible littéralement. Parmi les personnes interrogées :

  • 65 % pensent que les découvertes archéologiques ont confirmé l’authenticité des personnes et des incidents enregistrés dans l’Ancien Testament ;
  • 60 % pensent que tous les hommes descendent d’un homme et une femme, Adam et Eve ;
  • 50 % pensent que la Bible décrit la création de la vie exactement comme elle a eu lieu, en six jours ;
  • 39 % pensent que Dieu a créé l’Univers, la Terre, le Soleil, la Lune, les étoiles, les plantes, les animaux, et les deux premières personnes au cours des 10 000 dernières années.

Ces dernières années, des études ont été conduites et rapportées par le Pew Forum on Religion & Public Life pour évaluer les croyances de chaque groupe religieux présent aux États-Unis et « sa position sur la question de l’évolution comme la meilleure explication pour les origines de la vie humaine ». On a constaté que les différences religieuses sur la question du créationnisme sont importantes. Au moins sept églises évangéliques protestantes sur dix, les Mormons et les Témoins de Jéhovah, rejettent l’idée que l’évolution est la meilleure explication pour le développement de la vie humaine, alors que la grande majorité des catholiques, des juifs, des bouddhistes, des hindous et ceux qui ne sont affiliés à aucune Église conviennent que l’évolution explique le mieux le développement de la vie sur Terre [8,9]. En ce qui concerne les musulmans, Science et pseudo-sciences avait évoqué l’émoi provoqué, au début de l’année 2007, par « un luxueux ouvrage de 800 pages intitulé L’Atlas de la Création, richement illustré, [...] diffusé dans les établissements scolaires français. » et dont l’auteur était « un prédicateur islamiste turc, Harun Yahya, qui réfute le darwinisme et la théorie de l’évolution. » [10]. Le 22 août 2007, l’Agence Science Presse faisait ce commentaire : « Comme si les États-Unis n’en avaient pas assez avec leur créationnisme local, voici que la version musulmane pénètre également leur territoire. Il y a quelques semaines, une offensive publicitaire majeure a fait entrer un livre lourd et coûteux chez des milliers... d’universitaires. [...] il «  envahit  » les États-Unis, mais de la même curieuse façon qu’il avait pénétré en France : de nombreux enseignants ont rapporté l’avoir reçu par la poste, alors qu’ils ne l’avaient non seulement jamais demandé, mais qu’en plus, ils n’adhèrent pas au dogme créationniste. Parmi eux, le paléontologue Kevin Padian, cité par le New York Times, qui se trouve être le président d’un organisme faisant la promotion... de l’enseignement de l’évolution ! Des membres du Congrès ont également reçu le livre, de même que des musées de science tout à fait sérieux, aux quatre coins du pays. » [11]

Par ailleurs, dans la dernière décennie, il y a eu des débats dans les commissions scolaires, les conseils municipaux et des assemblées législatives dans plus de la moitié des États-Unis sur la façon dont l’évolution devrait être enseignée dans les écoles. En ce qui concerne l’enseignement de l’évolutionnisme, après avoir été interdit en 1925 dans certains États, son interdiction a été abolie en 1967, lorsqu’elle a été déclarée anticonstitutionnelle, en opposition au premier amendement de la Constitution des États-Unis, qui garantit la liberté religieuse et la liberté d’expression.

Enseigner la théorie de l’évolution…

Enseigner la théorie de l’évolution peut s’avérer difficile dans certaines universités… en particulier à l’Université du Kentucky, comme en témoigne James J. Krupa, professeur de biologie : «  J’enseigne l’évolution de l’homme à l’Université du Kentucky. Il y a un certain nombre d’étudiants que je ne toucherai jamais » [12]. Le 8 juillet 2016, il dit dans le Telegraph [13] que cette arche est une « perversion de ce que la religion est censée faire », fédérer et non diviser. Au grand désespoir de nombreux scientifiques, c’est un biologiste, Nathaniel Jeanson, diplômé d’Harvard, qui a soutenu le projet de l’Ark Encounter, prétendant que l’évolution est un mythe et que l’œuvre de Darwin a été mal interprétée. Dans le rapport de l’enquête de Pew Forum on Religion & Public Life (2009), David Masci écrit : « Près de 150 ans après que Charles Darwin a publié son travail novateur sur l’origine des espèces par la voie de la sélection naturelle, les Américains se battent encore sur la question de l’évolution [...] la controverse a grandi en taille et en intensité. » [14]

De quoi en perdre son latin ! Ou son anglais !


Références

[1] Thomas Henry Huxley (1825-1895), professeur de zoologie au Collège royal des mines, puis professeur de physiologie et d’anatomie comparée au Collège royal des chirurgiens de Londres, co-fondateur de la revue Nature en 1869 et grand-père d’Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes (1931). Cité par Pascal Picq dans Lucy et l’obscurantisme (2007). Note de lecture d’Élie Volf et Jean-Pierre Thomas, SPS 281, avril 2008.
[2] L’Obs, 8 juillet 2016, Richard Duclos, « États-Unis : déluge de critiques contre l’arche de Noé du Kentucky ». Sur le site tempsreel.nouvelobs.com
[3] Le Figaro, 7 juillet 2016, Lily Smith, « Une arche de Noé fait polémique dans le Kentucky ».
[4] Advocate.com, Nico Lang, mars 2016, “Atheist Billboard Campaign Trolls ‘Noah’s Ark’Theme Park That Won’t Hire Gays”. Sur le site www.advocate.com
[5] Sondage Harris Interactive, « La religion et les autres croyances des Américains : Méthodologie » : ce sondage a été réalisé en ligne aux États-Unis du 7 au 13 Novembre 2007, auprès de 2 455 adultes (âgés de 18 ans et plus). Les données pour les facteurs tels que l’âge, le sexe, le niveau d’éducation, la région et les revenus du ménage ont été redressés, si nécessaire, afin de les faire correspondre avec les proportions actuelles dans la population. Lire la suite sur le site de Harris- Interactive.fr.
[6] Le site de la Pew Foundation nuance ce résultat avec une remarque sur la méthodologie du sondage. Michael Lipka, « Americans’ faith in God may be eroding », 4 novembre 2015.
[7] Gallup, 2011, Rapport d’enquête « Evolution, Creationism, Intelligent Design ». www.gallup.com
[8] U.S. Religious Landscape Survey – Religious Beliefs and Practices : Diverse and Politically Relevant, The Pew Forum, juin 2008.
[9] Cependant, le sondage Gallup montre que si 61 % des sondés pensent que l’évolution devrait être enseignée à l’école, 43 % pensent que l’Intelligent Design (dessein intelligent) devrait l’être aussi. Voir aussi : Pew Research Center, « Religious Groups’Views on Evolution », février 2014.
[10] Philippe Le Vigouroux, « L’Europe et le créationnisme », SPS 281, avril 2008. Et dossier « Création, évolution et éducation », SPS 281, avril 2008. Sur le site www.pseudo-sciences.org. Voir également le blog de Harun Yahya, « Des faits scientifiques réfutent la théorie de l’évolution », sur islam-paradise.com
[11] Agence Science Presse, « Créationnisme musulman aux USA », 22 août 2007. Sur le site www.sciencepresse.qc.ca.
[12] James J. Krupa, “Defending Darwin”, 26 mars 2015. Sur le site www.slate.com
[13] The Telegraph, 8 juillet 2016, Harriet Alexander. “Noah’s Ark ‘replica’ unveiled in Kentucky amid anger at ‘scientifically preposterous’ museum”,
[14] Rapport de David Masci, 2009, “Pew Forum on Religion & Public Life. Overview : The Conflict Between Religion and Evolution”.

1 Les photos qui suivent, issues du site officiel de l’arche, l’illustrent bien.

Publié dans le n° 318 de la revue


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Créationnisme

Le créationnisme est un concept créé aux USA par des fondamentalistes religieux qui voudraient voir la Bible prendre place au cœur de l’enseignement. Vous trouverez dans ce dossier quelques textes sur ce concept qui n’avance pas toujours à visage découvert et qui réclame notre vigilance.
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