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Risque de morsure de chien, ou le retour de la science

Publié en ligne le 31 mai 2022 - Évolution et faits sociaux -

Les humains et les loups (Canis lupus lupus), prédateurs concurrents, se sont rapprochés il y a au moins quinze mille ans. Une coopération a abouti, à travers le phénomène de domestication, à la création d’une sous-espèce, le chien domestique (Canis lupus familiaris), dont on dit aujourd’hui qu’il est le meilleur ami de l’Homme [1, 2].

L’Homme, Homo sapiens, prédateur omnivore, a effectivement et progressivement amené « son nouveau domestique », essentiellement carnivore, à s’adapter possiblement à un régime omnivore. Pour autant son comportement, inscrit dans ses gènes et sa « culture », comporte toujours la séquence de la morsure. Le chien peut mordre, le chien mord. La morsure fait partie de son éthogramme, c’est-à-dire des comportements normaux et caractéristiques de son espèce.

Mouvements de société face à l’ami qui mord

La capacité du chien à mordre a été exploitée historiquement : le chien a d’abord été un auxiliaire de l’Homme dans les combats et la guerre, ainsi que pour la chasse. Aujourd’hui, elle est le plus souvent une disposition non souhaitée, voire rejetée et combattue, dans nos sociétés qui font du chien un animal de compagnie, pour ne pas dire un animal de canapé.

En France, au cours des années 1990 notamment, en zones urbaines ou péri-urbaines, une mode s’est répandue, soit par comportement humain irresponsable, soit à des fins qu’on peut facilement qualifier de criminelles, de développer l’agressivité de certains chiens choisis pour leurs morphotypes. C’était la mode des pitbulls et d’autres chiens dont certains appartenaient à des races clairement déterminées telles que les chiens American Staffordshire Terrier (Amstaff) ou Rottweiler. Il s’agissait de types morphologiques trapus, musclés, puissants.

Chiens de combats reprenant leur souffle, Edwin Landseer (1802-1873)
Landseer rencontre un grand succès dans l’Angleterre victorienne qui apprécie particulièrement ses toiles animalières, représentant souvent des chiens : la reine Victoria elle-même lui passe plusieurs commandes. C’est à lui qu’on doit les célèbres sculptures des lions au pied de la colonne Nelson à Londres. Il est aussi à l’origine du mythe du Saint-bernard portant au cou un tonnelet de rhum.

Des accidents graves, voire spectaculaires, notamment concernant des enfants, n’ont pas tardé à se produire ; les médias puis les politiques s’en sont emparés, mettant à l’index, non point préférentiellement les détenteurs de ces chiens, mais plutôt les chiens en cause que d’aucuns se sont ingéniés à catégoriser. Incontestablement, ces chiens rendus agressifs à dessein constituaient dès lors de vraies armes. Il était dans l’air du temps, d’autant que d’autres pays l’avaient fait avant la France (dont certains étaient pourtant déjà sur le point de faire machine arrière), de considérer que certaines races ou certains morphotypes étaient génétiquement ou phénotypiquement plus dangereux que d’autres. C’était bien commode, l’approche de la dangerosité paraissait possiblement objective. C’était aussi facilement exploitable dans le cadre d’une démagogie bien conduite, surtout quand la notion de race est sous-jacente et surtout quand il s’agit d’un animal dont l’origine nous ramène au loup, c’est-à-dire « au leu » en ancien français (qui a donné son nom à de nombreux villages, comme Saint-Leu-la-Forêt), à ses légendes si profondément ancrées dans l’imaginaire et l’irrationnel. Il suffisait de définir un morphotype et d’imposer différentes contraintes aux animaux rentrant dans ces catégories morphologiques.

La loi sur les animaux dangereux et errants

La loi du 6 janvier 1999 sur les animaux dangereux et errants a ainsi institué les « catégories de chiens susceptibles d’être dangereux » et distingue (1) les chiens d’attaque et (2) les chiens de garde et de défense, par analogie avec la classification des armes dans le Code pénal. Cette législation est toujours en application. Elle est inscrite dans le Code rural et de la pêche maritime [3]. C’est un important dispositif.

La périphrase « catégories de chiens susceptibles d’être dangereux », utilisée dans le texte de la loi, est naturellement devenue dans le langage courant « catégories de chiens dangereux ». Un des objectifs de la loi était de faire disparaître certains types de chiens et de réduire l’importance de certaines races (se reporter aux débats parlementaires lors de l’adoption de la loi [4]).

Le résultat a été spectaculairement inverse. Nous avons vu augmenter le nombre de chiens des races concernées qui sont même arrivées en tête des acquisitions certaines années [5].

Le résultat de cette loi, qui visait la sécurité publique, n’a pas été celui attendu et les accidents par morsures de chiens n’ont manifestement nullement régressé [6]. Les vétérinaires, en particulier ceux effectuant les évaluations comportementales ainsi que les comportementalistes, font le constat qu’ils n’ont pas perçu de régression du nombre de morsures au fil des différentes lois sécuritaires qui se sont ajoutées à la loi initiale de 1999. Les enquêtes effectuées en 2010 par l’Institut de veille sanitaire, celles effectuées par des compagnies d’assurances ou celle effectuée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) dans le cadre du rapport publié en 2021 [7], corroborant les observations dispersées des vétérinaires praticiens, font état du fait que les catégories de chiens en question n’étaient pas davantage en cause que les autres, voire moins [8]. Les vétérinaires et leurs organisations professionnelles avaient demandé dès 1999 la mise en place d’un observatoire national public des morsures afin de disposer d’un outil d’enregistrement statistique robuste et fiable en vue de constats objectifs. Ils n’avaient pas été entendus.

Une loi controversée

Ce sujet a entraîné beaucoup de controverses, notamment suscitées par les éthologues, c’est-à-dire les scientifiques qui étudient le comportement des animaux, et les vétérinaires [9]. Il faut reconnaître que, dans les années 1990, la voix timide de ceux qui doutaient intuitivement du bien-fondé de la loi, en l’absence de statistiques fiables et d’études éthologiques (les agences sanitaires ne sont apparues en France que dans le courant des années 1990 [9]), n’était guère audible dans le tumulte de ceux qui avaient des certitudes fondées sur une approche plus médiatique que scientifique.

Le Chien aux saucisses, Wilhelm Trübner (1851-1917)

Il faut admettre aussi que, depuis ce temps, la science s’est considérablement intéressée à la sensibilité et la conscience animales. Les progrès de l’éthologie et des neurosciences au cours des trente dernières années ne sont guère discutables aujourd’hui. L’éthologie canine s’est construite, rejetant un certain nombre de poncifs accumulés depuis des décennies, voire des siècles sur le comportement et l’éducation (ou le dressage) des chiens, tels que la nécessaire domination physique du chien par son maître [10, 11]. Effectivement, ces sciences n’étaient pas bien assises à l’époque, elles le sont aujourd’hui. Ces scientifiques aujourd’hui finissent par être écoutés. Et surtout leurs méthodes sont reconnues.

C’est dans ces conditions que le ministère de l’Agriculture (Direction générale de l’alimentation) a saisi l’Anses, le 15 juillet 2015, d’une demande d’appui scientifique et technique sur les évaluations comportementales des chiens dangereux. L’objectif rappelé dans la saisine de l’agence était notamment de « mieux appréhender la dangerosité des chiens et à terme d’apprécier la pertinence des mesures de catégorisation par race ».

L’Anses rend un avis

Le 8 février 2021, l’Anses a publié un rapport et un avis [7], déjà prêts le 30 octobre 2020. L’avis est un texte de 25 pages ; le rapport, avec ses annexes, est un volumineux document de 200 pages. Il a certes fallu du temps pour produire cet avis, mais il faut souligner que le travail accompli est assez considérable et qu’en 2015, quand l’Anses a débuté son examen, nombre d’éléments n’étaient pas réunis pour répondre de façon aussi complète.

Portrait d’homme avec un chien, Bartolomeo Passarotti (1529-1592)

Disons-le d’emblée, ce rapport remet en cause les mesures adoptées à la fin des années 1990 dans le contexte émotionnel, sinon passionnel que nous avons décrit plus haut, celui de chiens dressés pour attaquer, de chiens utilisés comme des armes et de chiens qui, à l’époque, pour satisfaire à un effet de mode, étaient caractérisés par un morphotype massif et musclé.

L’Anses, constatant l’échec des mesures prises pour enrayer le risque de morsure canine, dit en effet que « le maintien de dispositions réglementaires différenciées basées sur une catégorisation par la race ou le type racial des chiens n’est pas scientifiquement fondé ».

Le contenu du rapport
Le rapport distingue, parmi les facteurs de risque, ceux qui sont des facteurs d’émission (propres à l’animal en lui-même) de ceux qui sont des facteurs d’exposition (propres à la situation où se produira la morsure). Et il le fait en ayant la prudence de considérer que nombre de ces facteurs sont encore au stade d’hypothèses qu’il va falloir vérifier ou infirmer scientifiquement. L’Anses rejette la cause mono-factorielle, en l’occurrence la race. Elle n’identifie pas moins de vingt facteurs à considérer, répartis entre émission et exposition.
Plus exactement douze hypothèses de facteurs de risque d’émission ont été relevées, tout en observant que, sur les trois dernières (dont la race), il n’était pas possible de conclure. L’agence distingue ainsi le sexe, l’âge, les conditions de développement, le bien-être de l’animal, sa santé mentale, sa santé physique, sa relation à l’humain, ses capacités émotionnelles et cognitives, le type d’éducation reçue, le tempérament, le statut reproducteur et la race. À côté de cela, huit facteurs susceptibles de constituer des situations d’exposition au risque de morsure ont été relevés : l’âge et le genre de la victime, les professions, les personnes utilisant les chiens de fonction particulière (garde, défense), les lieux de morsure, le mode de vie du chien, les capacités de la victime dans la reconnaissance des signaux, l’émission de signaux inappropriés (voir encadré ci-dessous).

Les facteurs à prendre en compte pour évaluer la dangerosité d’un animal
d’après le rapport de l’Anses


Facteurs de risque liés au chien

  • Sa race, son tempérament et son statut reproducteur (animal castré ou non), même si l’analyse de la littérature scientifique n’a pas permis de statuer sur l’impact de ces critères dans l’appréciation de la dangerosité.
  • Son sexe, les chiens mâles étant plus agressifs que les femelles.
  • Son âge, les chiens adultes (de 1 à 7 ans) étant plus à risque que les chiens jeunes (moins d’1 an).
  • Ses conditions de développement, une séparation de la mère et de la fratrie trop précoce ou un contact avec l’humain trop tardif étant associés à des risques de morsure plus élevés.
  • Son bien-être, en respectant ses besoins et attentes.
  • Sa santé mentale et physique : affections douloureuses, altération de l’état émotionnel et troubles du comportement.
  • Ses modalités d’interaction avec l’humain, à savoir : ses relations à l’humain, l’éducation reçue, ses capacités émotionnelles et cognitives.

Facteurs liés aux personnes exposées à la morsure

  • L’âge, le genre et la profession des victimes de morsure : les enfants en bas âge, les hommes et les professions en contact fréquent avec les chiens – vétérinaires ou personnel soignant, animaliers, conducteurs cynotechniques ou éducateurs canins – et les personnes utilisant les chiens de fonction particulière, de garde et de défense, sont plus à risque que les autres.
  • Les lieux de la morsure : la majorité des morsures d’enfants en bas âge et d’adultes propriétaires des chiens impliqués a lieu dans l’espace privé, tandis que la plupart des morsures des personnes non familières du chien mordeur se produit dans l’espace public.
  • Le mode de vie du chien tel que défini par son maître : l’éducation, les pratiques quotidiennes (sorties, jeux, etc.) ou encore l’hébergement de l’animal sont sous la responsabilité humaine et peuvent contribuer à l’émergence de comportements agressifs.
  • Les capacités de communication avec les chiens et notamment la détection des signaux d’agression ou de menace exprimés par l’animal : de façon générale, ces signaux sont mal identifiés par les propriétaires, même expérimentés. L’émission de signaux inappropriés chez l’Homme sous l’influence d’états physiques ou mentaux particuliers – maladies neurologiques ou prise de substances comme alcool, médicaments, etc. – ou de comportements trop brusques de la part des enfants, sont également souvent associés aux morsures.

Facteurs sur lesquels il n’a pas été possible de conclure

  • Tempérament agressif. Il est possible de distinguer des chiens à tempérament agressif de chiens à tempérament moins ou non agressif. Cependant, la variabilité observée dans les approches en termes de concepts, de chiens étudiés et d’outils de mesure des comportements ne permet pas de dégager un consensus sur la caractérisation d’un tempérament agressif dans l’espèce canine.
  • Statut reproducteur. En ce qui concerne le statut reproducteur (c’est-à-dire la comparaison de femelles et mâles castrés ou entiers), les études ne font pas consensus, en particulier en raison des contextes très variables (agressivité vs morsure, défense
  • de ressources, humain connu vs inconnu, etc.). Il est ainsi difficile d’interpréter les associations entre la castration et la modification de la survenue des comportements agressifs.
  • La race. Aucune conclusion [de l’analyse de la littérature scientifique] ne peut être tirée sur l’existence de races de chien plus agressives.

Le rapport s’est longuement intéressé à l’appréciation des conséquences de la morsure pour les humains, examinées sous différents angles. Enfin, avant de conclure et d’émettre des recommandations, les experts ont examiné avec attention et précision, tant à partir d’un examen de la littérature que d’une enquête auprès des vétérinaires évaluateurs français, la question de l’évaluation comportementale, en tant qu’outil de diagnostic et de pronostic.

Des recommandations
Les conclusions et recommandations sont très éclairantes. D’abord les experts de l’Anses considèrent que la catégorisation de certaines races et types raciaux n’assure pas une diminution des risques de morsure. Ces risques sont multifactoriels.

L’agence recommande de donner une définition réglementaire de la morsure et adopte dans son rapport celle de l’atteinte à « l’intégrité corporelle et l’intégrité des vêtements et accessoires couvrant le corps » en excluant les morsures résultant d’un ordre donné à un chien de travail permettant de prendre en compte toutes les conséquences pour l’individu, qu’elles soient physiques, psychologiques ou sociales (voir encadré suivant).

Conséquences et séquelles des morsures
(extrait du rapport de l’Anses)


De nombreuses morsures semblent n’avoir que peu ou pas de conséquences physiques. La gravité des morsures est tributaire de divers facteurs, parmi lesquels on peut identifier des facteurs liés à l’agresseur (le chien), notamment les caractéristiques anatomiques de sa mâchoire, et des facteurs liés à la localisation (avec une différence entre enfants et adultes, en lien avec la taille) et au caractère invasif de la morsure. Les morsures qui nécessitent une hospitalisation ont été associées à des blessures graves de la main ou à une défiguration. Le risque de surinfection de ces blessures semble constituer un facteur majeur de gravité […].

Les conséquences psychologiques des morsures de chien sont rarement évoquées et le sont alors surtout chez les enfants. Pourtant, certaines études qualifient les troubles psychologiques de fréquents. Les états de stress post-traumatique (ESPT), qui en constituent l’une des manifestations les plus sévères, sont également non exceptionnels, y compris si l’état de l’enfant n’a pas justifié d’hospitalisation […].

L’inoculation de la plaie par des agents infectieux est une conséquence potentielle majeure des morsures […]. En raison de sa gravité, le risque de rage doit également être pris en considération, même si la rage autochtone des mammifères non volants n’existe plus en France.

La définition du terme séquelles n’est pas univoque, mais intègre la notion de la persistance dans le temps d’une altération motrice, mentale, fonctionnelle, esthétique ou autre. La seule étude qui se soit penchée sur les séquelles à relativement long terme est une étude française [1] : 47 % des personnes ayant répondu 16 mois après leur morsure avaient des séquelles et 23 % souffraient d’une gêne dans leur vie quotidienne, notamment de douleurs […]. Esthétiquement, toujours dans l’étude française, 50 % des morsures ont laissé des cicatrices permanentes et 31 % des séquelles ont été ressenties comme un handicap. Enfin, les ESPT peuvent être assimilés à une séquelle psychologique lorsqu’ils durent longtemps. Au bilan, les conséquences psychologiques des morsures mériteraient d’être étudiées car les données sont rares et parfois contradictoires [...].

Les conséquences sociales sont nombreuses mais très peu sont chiffrées, bien qu’un impact important des morsures de chien soit envisagé par les experts. Selon les études, l’estimation du pourcentage de personnes mordues nécessitant une hospitalisation oscille entre 0,35 % et 5 %, mais selon l’étude [1], 11 % des personnes ayant présenté des séquelles à 16 mois auraient nécessité une hospitalisation, ce chiffre culminant à 21 % pour les personnes ayant initialement souffert d’une morsure sévère nonobstant les suivis psychologiques. Le taux d’interruption des activités scolaires ou professionnelles varie selon les études entre 9 et 18 %. De nombreuses études seraient nécessaires pour étudier les coûts directs et indirects des morsures de façon plus précise.

Très peu de données concernant les morsures de chiens en France (extrait du rapport de l’Anses)

Afin de mieux connaître et prévenir les circonstances des morsures, aujourd’hui insuffisamment déclarées […], l’Anses propose la création d’un observatoire des morsures qui permettrait d’enrichir les données disponibles, d’alimenter les travaux de recherche mais aussi de formuler des conseils plus ciblés et adaptés au risque existant. Compte tenu de la présence très répandue des chiens dans la société, l’Agence est favorable à ce que cet observatoire soit alimenté par les professionnels du secteur, comme les vétérinaires et les éleveurs, mais aussi par des contributions citoyennes.

Il existe très peu de données concernant les morsures de chiens en France. Selon un rapport de 2007, environ 10 000 morsures par an faisaient l’objet de mises sous surveillance sanitaire. Ces chiffres représentent uniquement les morsures déclarées auprès de la Direction départementale en charge de la protection des populations et sont très certainement inférieurs à la réalité. Les professionnels (médecins, pompiers, vétérinaires, personnel hospitalier, etc.) et les particuliers doivent déclarer toute morsure de chiens auprès de leur mairie.

Références
1 | Pédrono G et al., « Séquelles consécutives aux morsures de chien. Enquête multicentrique, France, 2010–2011 », Revue d’Épidémiologie et de Santé Publique, 2014, 62 :S254.

L’évaluation comportementale est considérée comme un bon outil, notamment pour l’évaluation des chiens qui ont mordu. L’agence souligne cependant que sa méthodologie mériterait d’être reprise pour tenir compte des connaissances nouvelles et que, même si une formation unitaire avait été dispensée selon un modèle commun à un grand nombre de praticiens en 2008, elle mériterait aujourd’hui d’être harmonisée. La formation des vétérinaires évaluateurs, quasi généralisée, devrait être rendue obligatoire. L’Anses recommande aussi que des recherches scientifiques soient conduites dans divers domaines précis tels que la prédictibilité de l’agressivité, l’appréciation des outils disponibles pour l’évaluation comportementale, l’objectivation du bien-être du chien, l’impact des conditions de développement… Enfin, toujours selon l’agence, pour diminuer le risque de morsure, des actions de formation et de diffusion des connaissances doivent être entreprises auprès du grand public et des propriétaires et futurs propriétaires de chiens, mais aussi auprès des éleveurs, des professionnels en contact avec les chiens et des acteurs de santé publique.

L’Anses formule aussi la recommandation de créer un observatoire national sur les morsures (voir encadré). Cela correspond à une demande récurrente de la profession vétérinaire [12].

Le constat global de l’Anses est en tout cas une confirmation de ce que de nombreux vétérinaires en France percevaient intuitivement quand la loi a été promulguée.

Les suites qui se dessinent

Il faut, cette fois, reprendre le problème en l’éclairant d’abord sur des bases scientifiques. C’est une belle leçon : les faits sur lesquels on raisonne pour établir des règles sociales doivent être d’abord, autant que faire se peut, scientifiquement établis. Il faut remettre de la science dans le débat politique, notamment quand ses données sont là.

C’est ainsi qu’étant passé du concept de chiens susceptibles d’être dangereux à celui de chiens purement et simplement dangereux en vertu d’une appartenance raciale ou d’un morphotype, l’Anses remet les pendules à l’heure en parlant, d’une façon neutre qu’il convient de souligner, du « risque de morsure de chien ». Il faut en effet s’arrêter un instant sur le titre du rapport – « Risque de morsure de chien » – et la distinction précisément faite entre le danger et le risque, distinction trop souvent oubliée dans le débat public sur de nombreux sujets.

Carlin dans un fauteuil, Alfred de Dreux (1810-1860)

Le député Loïc Dombreval, déjà auteur d’une première proposition de loi [13] allant dans le sens de ce rapport, annonce son intention d’en déposer une nouvelle [14], tenant compte de cet avis.

L’Association contre la maltraitance animale et humaine (Amah) a réagi en observant que le rapport, à propos du bien-être ou du mode de vie du chien, ne mettait pas suffisamment l’accent sur la maltraitance animale dans le cadre de violences domestiques comme facteur de risque. Mais on peut aussi admettre que cela se déduit aisément de l’étude [15].

L’actuel dispositif réglementaire français ignore les connaissances scientifiques. L’avis de l’Anses redonne à la science toute sa place et suggère une approche progressive. Et certains pays tels que les Pays Bas, le Royaume Uni ou l’Italie ont déjà adopté des réglementations plus conformes à l’état des connaissances.

Références


1 | Ollivier M, « Reconstruire et comprendre l’histoire de la domestication du chien grâce à la paléogénétique », Les Nouvelles de l’archéologie, 2017, 148 :50-5.
2 | Société centrale canine, « Le chien : domestication, raciation, utilisations dans l’histoire », journées d’étude de la Société d’ethnozootechnie et de la Société centrale canine, 17 novembre 2005, 28 février 2006Ethnozootechnie, 2006, 78.
3 | Légifrance, « Code rural et de la pêche maritime », novembre 2021.
4 | « Loi relative aux animaux dangereux et errants et à la protection des animaux », dossier législatif, janvier 1999. Sur senat.fr
5 | Société centrale canine, « Les statistiques du LOF depuis 1969 », septembre 2020.
6 | Pedrono G et al., « Séquelles consécutives aux morsures de chien : enquête multicentrique, France, 2010-2011 », Revue d’épidémiologie et de santé publique, 2014, 62 :1-25.
7 | Anses, « Chez les chiens, la race ne suffit pas pour prédire et prévenir le risque de morsure », 8 février 2021.
8 | Pacheteau C, « Morsures de chiens en France : une enquête fait le point », rapport de l’Institut de veille sanitaire, 2015. Sur santevet.com
9 | Diaz C, Debove C, L’évaluation comportementale, guide pratique et juridique, Le point vétérinaire, 2017.
10 | Lazzarotti JMF, Guide d’éthologie canine à destination des vétérinaires, thèse de doctorat-vétérinaire, École nationale vétérinaire d’Alfort, 2019. Sur theses.vet-alfort.fr
11 | Société européenne d’éthologie vétérinaire des animaux domestiques, « Le chien mon ami », 2021.
12 | Académie vétérinaire de France, « Prévention des morsures de chien », Avis, février 2007.
13 | Assemblée nationale, « Proposition de loi n° 3265 visant à améliorer le bien-être des animaux de compagnie », juillet 2020.
14 | Assemblée nationale, « Proposition de loi n° 3916 visant à mieux prévenir les morsures de chiens », février 2021.
15 | « Prévention des morsures canines : inclure le facteur maltraitance », La dépêche vétérinaire, 24 février 2021.

Publié dans le n° 339 de la revue


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L' auteur

Michel Baussier

Vétérinaire, ancien président du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires. Il est l’un des co-auteurs du rapport (…)

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