Accueil / Michel Rouzé : un parcours étonnant

Michel Rouzé : un parcours étonnant

Publié en ligne le 27 novembre 2008 - AFIS -
par Yves Galifret - SPS n° 262, mai 2004

Michel Rouzé s’est éteint pendant son sommeil le 18 février. Il était du petit groupe de ceux qui, autour de Victor Leduc, fondèrent Raison Présente dont le premier numéro sortit fin 1966 et lorsque Leduc, en 1969, créa ce que nous appelons toujours les Trimestrielles, Rouzé se proposa de tenir une rubrique Autour de la Science dont il assura ponctuellement la rédaction trente années durant. Il y traitait avec compétence de l’actualité scientifique et y faisait écho à des problèmes comme la défense de la recherche fondamentale, le décalage dramatique entre le progrès des connaissances et celui de l’organisation et des valeurs sociales ou l’éthique face aux nouvelles techniques médicales. Il faut, bien sûr, ajouter la dénonciation des supercheries à prétention scientifique dont il s’était fait le censeur vigilant.

Ainsi, il est probable que beaucoup de nos lecteurs voyaient en Michel Rouzé un journaliste scientifique sérieux, particulièrement estimable. Mais il n’était pas que cela et sa discrétion masquait une riche personnalité dont le parcours est assez étonnant et mérite d’être évoqué.

Après Louis-le-Grand et la Sorbonne, il est agrégatif de lettres classiques. Dans les années trente, au Quartier Latin, c’est l’affrontement, souvent violent entre les formations d’extrême droite et les groupes de gauche. Leduc et Rouzé participent aux mêlées, du même côté évidemment, mais ce sont des puristes qui, à l’époque ne sont pas exactement de même sensibilité, et Leduc, lorsqu’il évoquait ce passé, disait de son ami, avec une admiration amusée : « C’était un adversaire d’une éloquence redoutable ».

Cette éloquence, Rouzé, tournant le dos à l’enseignement, choisira de la mettre au service du journalisme politique et c’est ainsi qu’on le retrouve, en 1937, rédacteur en chef d’Oran Républicain qu’il a contribué à créer à la faveur de la vague du Front populaire. Mobilisé en 1939 et fait prisonnier, il s’évade en 1942 et participe à la lutte clandestine, ce qui le mène, en 1943, à Alger où il est chargé de relancer la parution d’Alger Républicain qui avait été créé à l’image d’Oran Républicain, les deux journaux ayant cessé de paraître en 1939. Il en sera le rédacteur en chef jusqu’en 1947, année où le parti communiste. algérien devient indépendant du P. C. français. De retour en France, il devient, en 1948, rédacteur en chef adjoint du quotidien d’inspiration communiste Ce Soir que dirige Aragon. Le journal cesse de paraître en mars 1953 et Rouzé, qui a déjà pris ses distances avec le communisme stalinien, s’éloigne également du journalisme d’opinion.

Vont suivre quelques années difficiles au cours desquelles l’ancien fort en thème, l’éditorialiste respecté, à l’occasion d’un bref contact avec l’industrie pharmaceutique, comme visiteur médical, découvre les molécules, la biologie, le monde de la science dont il ne s’était jamais vraiment soucié. Il s’y engage résolument et, très vite, il est capable d’assurer, pour le Club Français du Livre, la rédaction en chef de la revue mensuelle Diagrammes. C’est au cours de cette période (de 1957 à 1966) qu’il se fait un nom dans le journalisme scientifique. Il est un temps responsable à France-Culture d’une émission scientifique à laquelle beaucoup d’entre nous ont participé, on trouve sa signature dans divers magazines de vulgarisation scientifique et, en 1968, il crée la revue de l’Association Française pour l’Information Scientifique dont il assure pratiquement seul la rédaction. Elle rassemblera peu à peu un fidèle lectorat et aujourd’hui, Science et Pseudosciences, dans de nouvelles mains, poursuit l’œuvre engagée.

Lorsqu’on feuillette les numéros anciens, que l’on retrouve ses chroniques Autour de la Science, on constate que, le temps passant, la critique des fausses sciences prend le pas sur l’actualité scientifique. Et les occasions ne manquent pas. Chaque époque a ses convulsionnaires de Saint-Médard et ses comtes de Saint-Germain, nous avons eu dans la seconde moitié du vingtième siècle, sur fond d’astrologie récurrente de Madame Soleil à la thèse d’Elizabeth Teissier en passant par l’effet Mars de Michel Gauquelin, le “réalisme fantastique” du Matin des Magiciens puis de Planète 1de 1960 à 1968, avec l’intermède du Signal du Sourcier d’Yves Rocard en 1962-63, les cuillères tordues de Uri Geller en 1974, les avions renifleurs de V. Giscard d’Estaing en 1976-79 et la mémoire de l’eau de Benveniste en 1988 qui venait opportunément au secours de l’homéopathie.

A chaque occasion, et l’on pourrait allonger la liste, Rouzé fut un procureur implacable : quelques années après l’épisode des avions renifleurs, il apporta à Leduc l’analyse rigoureuse de cette affaire d’état dans laquelle on avait englouti stupidement des sommes considérables, elle fut publiée dans le numéro 70 de Raison Présente. A l’époque de Planète, il accompagna l’Union Rationaliste dans son combat mais, au-delà de la nécessité de faire entendre, voire avec véhémence, une opinion critique lorsque ces phénomènes deviennent de véritables faits de société, il avait parfaitement conscience de la nécessité d’un questionnement sur les racines du mal, et nous ne pouvons mieux terminer cet hommage qu’en reproduisant ce qu’il écrivait à ce propos :

« Antique séduction de l’irrationnel, attirance non moins grande exercée par les succès envahissants de la science et de la technique, désarroi devant la difficulté de maîtriser intellectuellement cette évolution, tels sont les principaux éléments d’une attitude d’esprit contradictoire qu’on retrouve aujourd’hui sous des formes diverses et dans des milieux socio-culturels différents, même chez des personnes ayant atteint un certain niveau d’instruction.

La formation de ce complexe, dont un trait marquant est un sentiment d’anxiété, est hautement favorisée par le climat général d’insécurité et de dégénérescence des structures sociales anciennes, dont nous apercevons chaque jour bien d’autres manifestations ».

C’était en 1965 dans le Crépuscule des Magiciens.

Merci à Paul Amar, qui fit ses débuts de journaliste à Alger Républicain et dont les souvenirs m’ont été précieux.

Michel Rouzé (1910-2004) : Biographie illustrée - Autres témoignages Jean-Claude Pecker, Philippe Cousin, Albert Jacquard

1 La revue Planète, dont le premier numéro sort en octobre 1961, fut créée suite au succès du livre de Louis Pauwels et Jacques Bergier Le matin des magiciens paru en 1960. Louis Pauwels dirigera lui-même Planète. Elle se veut messagère de la parole de Teilhard de Chardin « Seul le fantastique a des chances d’être vrai ». Un adversaire de choix pour le rationalisme…

Publié dans le n° 262 de la revue


Partager cet article


AFIS

L’Association française pour l’information scientifique a été fondée en 1968. Elle édite la revue Science et pseudo-sciences et est responsable de la maison d’édition book-e-book.

José Tricot (1930 – 2011)

Le 18 septembre 2018