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Le Cygne Noir – La puissance de l’imprévisible

Publié en ligne le 6 mars 2009
Note de lecture de Nadine de Vos - SPS n° 285, avril-juin 2009

« Un roman que vous aimez est semblable à un ami. Vous le lisez et le relisez, apprenant ainsi à mieux le connaître. » (p. 135)

Le titre du livre fait allusion à l’anecdote selon laquelle, avant la découverte de l’Australie, on considérait que tous les cygnes, sans exception, étaient blancs. Il est sous-titré : La puissance de l’imprévisible.

C’est principalement de cela dont il est question mais aussi de notre cécité devant les « Cygnes Noirs », ces « aberrations » définies comme étant des événements inattendus parce que très improbables (qui ne se sont jamais produits dans le passé), qui ont des répercussions considérables et que l’on explique, ou tente d’expliquer, a posteriori. Selon l’auteur, « notre monde est dominé par l’extrême, l’inconnu et le très improbable (improbable, selon notre connaissance actuelle)… » (p. 22). Trop souvent, nous avons tendance à confondre improbable et impossible, nous sommes enfermés dans des schémas de pensées qui ne considèrent pas ce qui sort de la moyenne, nous utilisons des méthodes simplistes pour expliquer des phénomènes complexes. Toutes les « gaussianisations » ne sont pas fiables : c’est notamment le cas pour les phénomènes sociaux, économiques, politiques. Dans cet ouvrage, la « courbe en cloche » est nommée « GEI » pour « grande escroquerie intellectuelle » car elle n’observe que les faits qui se situent autour de la moyenne et ignore ou minimise les phénomènes extrêmes alors que ce sont eux qui expliquent la plupart des choses importantes dans ce monde : dynamique des événements historiques, succès des idées, religions, bouleversements technologiques, inventions, modes, émergence de courants artistiques, mais aussi épidémies, catastrophes, actes terroristes…

N. N. Taleb fait la distinction entre deux « provinces utopiques » : le Médiocristan et l’Extrêmistan. Le premier – celui de la distribution normale – est le lieu « où l’on doit subir la tyrannie du collectif, du routinier, de l’évident et du prévu » tandis que, dans le second, « on est soumis à la tyrannie du singulier, de l’accidentel, de l’inédit, de l’imprévu » (p. 66). C’est dans ce dernier que surgissent principalement les Cygnes Noirs. Dans la province du Médiocristan, « quand un échantillon est large, aucun élément ne peut modifier de manière significative l’agrégat ou le tout » (p. 63). Ex. : Si on prend au hasard mille individus et qu’on y ajoute l’homme le plus lourd du monde, le poids de ce dernier n’aura qu’un faible impact sur la moyenne. En revanche, en Extrêmistan, « les inégalités sont telles qu’un seul et unique phénomène observé peut avoir un impact disproportionné sur l’agrégat ou le tout » (p. 64). Ex. : Prenons la « valeur nette » des mille individus du premier exemple, et ajoutons-y Bill Gates : les mille personnes ne représenteront qu’un « arrondi » peut-être de quelques millions par rapport aux dizaines de milliards de Bill...

L’erreur à ne pas commettre est d’utiliser, en Extrêmistan, les techniques de prévision propres au Médiocristan.

Ce que nous apprenons par l’observation et l’expérience est évidemment limité, et une autre erreur est de s’imaginer pouvoir connaître (et prévoir) l’avenir grâce à ce que l’on sait du passé. Pour illustrer le piège de l’induction, l’auteur reprend l’exemple du poulet de Russell qu’il transforme, pour l’occasion et pour faire plaisir aux Américains, en dinde de Thanksgiving 1.

Sont ensuite décrits différents biais de jugement ou de raisonnement qui font écran à notre vision du monde, comme p. ex. : l’erreur de confirmation 2, celle de la flèche inversée 3, …

Nous avons tendance à surestimer ce que nous savons, nous pensons comprendre plus de choses que ce n’est le cas. Cette « arrogance épistémique » est plus ou moins importante selon les populations. L’auteur constate que, dans de nombreux domaines, le quidam et son instinct peuvent faire aussi bien que le spécialiste et ses modèles sophistiqués, la différence étant que le quidam se croit inepte et l’expert se croit compétent et est écouté : « nous ne croyons plus à l’infaillibilité du pape mais […] nous semblons croire à celle du Nobel » (p. 373). Pour identifier les véritables experts, une distinction peut être opérée entre « connaissance implicite, ou savoir-faire » (ex. : le chirurgien) et « connaissance explicite ou savoir » (ex. : le prévisionniste financier). Si les experts jouent un rôle dans certaines professions (astronomes, champions d’échecs, physiciens…), il en est d’autres où l’on ne trouve aucune preuve de l’existence d’une expertise (psychiatres, analystes de l’intelligence, économistes…) (p. 200).
Certains économistes, cependant, sont plus lucides : N. N. Taleb cite Friedrich Hayek quand il « s’élève contre l’emploi des outils de la science dure dans le domaine des sciences sociales » (p. 240), mais il va plus loin et étend les faiblesses des connaissances sociales à « toutes les connaissances sans exception ». Si la physique est une science qui connaît des succès, dit-il, il ne faudrait pas les généraliser à toutes les sciences…

Suivent quelques chapitres plus techniques (« mais pas essentiels »), dont l’illustration, en finance et en économie, des idées directrices du livre 4. Enfin, l’auteur propose rapidement quelques pistes pour ne pas être le « dindon de la farce »…

Voilà un essai qui porte bien son nom et qui remplit parfaitement son rôle : polémique et peut-être même partisan, il expose et analyse une réflexion personnelle subjective et ouvre les débats ; il n’a pas la prétention d’apporter des démonstrations et peut se permettre l’approximation car ce n’est ni un traité scientifique, ni une étude. La métaphore y est largement utilisée. Si certains thèmes nous semblent déjà connus, la façon hétérodoxe de les évoquer est originale et stimulante. Cet essai a aussi le mérite de se distinguer par un humour, quelquefois pugnace, et un ton enjoué qui n’enlèvent rien à sa qualité, confirmant ce que nous savons bien : il n’est pas nécessaire d’être ennuyeux pour parler de choses sérieuses. S’il doit convaincre, que ce soit dans son invitation à oser penser autrement, à remettre en question nos croyances et même certaines « certitudes » - surtout celles des « prophètes diplômés » 5. Et à rester ouverts.

1 Pendant mille jours, la dinde est nourrie par le fermier. Le mille et unième jour, c’est la même main qui lui tord le cou. Comment aurait-elle pu prévoir ça ? C’est un Cygne Noir pour la dinde, mais pas pour le fermier. L’idéal serait de se rapprocher de la connaissance du fermier.

2 Nous cherchons et trouvons des exemples qui confirment nos croyances, nos hypothèses, nos modèles et oublions qu’un seul exemple infirmatoire suffit pour les réfuter.

3 C’est l’erreur qui nous fait confondre « absence de preuve » et « preuve de l’absence ».

4 Pour illustrer, cf. N. N. Taleb dans un entretien à La Tribune, 23 septembre 2008 : « Plus la finance est mathématisée, plus c’est du baratin  ».

5 Expression empruntée à l’article « Les disqualifiés », page 3 du Monde Diplomatique de novembre 2008. Ces « disqualifiés » étant certains économistes « qui dispensent la bonne parole dans les médias » et qui, finalement, n’ont fait que « montrer leur constance dans l’erreur ».


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Publié dans le n° 285 de la revue


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