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L’illusion économique

Publié en ligne le 17 avril 2008
Note de lecture de Jean Bricmont - SPS n° 280, janvier 2008

L’économie, en particulier l’économie mathématique, est-elle une science, c’est-à-dire, pour aller vite, un discours qui révèle des vérités à propos du monde réel allant bien au-delà de ce que le sens commun peut faire, et qui sont justifiées par leur efficacité, en termes de prédictions vérifiées et surprenantes ou d’applications technologiques ?

On peut d’abord observer que, lorsque l’on passe du « simple » (les atomes) au « complexe » (la vie), on assiste à une diminution de la sophistication des outils mathématiques employés par les scientifiques. On pourrait donc s’attendre à ce que les sciences qui s’occupent des problèmes les plus complexes qui soient, les êtres humains, n’utilisent pratiquement pas de mathématiques, au-delà des méthodes d’analyse des données telles que les statistiques. Mais l’économie mathématique constitue, de ce point de vue, une grosse surprise : on retrouve là des théorèmes fort compliqués portant sur des objets mathématiques abstraits, presque aussi abstraits que ceux qu’utilise la physique théorique.

Une réaction naturelle serait de dire que c’est trop beau pour être vrai. Mais, justement, est-ce vrai ? Le but du livre de Bernard Guerrien est d’apporter, en gros, une réponse négative à cette question. La méthode des économistes est simple : elle consiste à modéliser l’action des « agents » (vous, moi, les entreprises, les états) en faisant un certain nombre d’hypothèses « simplificatrices » sur leur comportement ; on peut alors démontrer par exemple, que si tous ces individus interagissent à travers un « marché idéal », il existe une distribution des prix telle que rien ne soit « jeté », c’est-à-dire que tous les biens trouvent des acheteurs.

Le problème est de savoir dans quelle mesure ces hypothèses mènent à une image plus ou moins réaliste du monde. Les économistes qui l’affirment, soulignent, pour leur défense, que les physiciens font eux aussi des hypothèses simplificatrices. Ce qui est tout à fait vrai, mais il y a une grande différence : en physique, malgré ces hypothèses, on arrive à faire un grand nombre de prédictions extrêmement précises et bien vérifiées expérimentalement. Or, comme le souligne le livre à l’aide de nombreux exemples, c’est très rarement le cas en économie.

Cela n’est pas étonnant vu la complexité du sujet et l’impossibilité de procéder à des expériences contrôlées, mais cela réduit néanmoins à néant l’analogie qui « justifie » les approximations en économie (« on fait comme en physique »).

Une des hypothèses irréalistes qui est faite, et sur laquelle Bernard Guerrien insiste beaucoup (parmi de nombreuses autres), est de toujours supposer que les prix sont « donnés », c’est-à-dire que les acteurs peuvent acheter ou non, mais ne peuvent en rien influencer les prix, alors que manifestement les prix doivent bien venir de quelque part, et ils ne peuvent venir que de l’action des agents. En d’autres termes, le modèle du « marché idéal » présuppose l’existence d’une instance extrêmement centralisée (mais fictive), celle qui « propose » les prix aux acheteurs.

Bernard Guerrien explique que les économistes n’utilisent que fort peu ces modèles abstraits dans leur pratique. Mais ils servent de justification idéologique aux politiques « néo-libérales » suivies un peu partout dans le monde depuis l’accession de Pinochet, puis de Thatcher et Reagan, au pouvoir. L’idée étant que, puisque qu’il existe un équilibre dans un marché « pur », alors plus il y a de marché, mieux ça vaut. Si on dissèque l’argument, ce que fait l’auteur, on s’aperçoit qu’il est vide.

Une partie très intéressante du livre concerne ce que l’on sait vraiment en économie, c’est-à-dire pas grand chose, mais pas rien non plus, ainsi qu’une démystification d’un certain nombre d’idées reçues sur la dette publique, les pensions ou la bourse.


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Publié dans le n° 280 de la revue


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