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Au commencement était le Verbe - Une histoire personnelle de l’ADN

Publié en ligne le 1er novembre 2015
Note de lecture de Philippe Le Vigouroux - SPS n° 314, octobre 2015

Bertrand Jordan, biologiste moléculaire 1, nous raconte, dans ce livre, son parcours depuis ce jour du printemps 1965 où, titulaire d’un doctorat en physique des particules, il se présente à l’Institut de biologie moléculaire de l’Université de Genève jusqu’aux activités qui occupent sa retraite depuis une quinzaine d’années.

B. Jordan explique que, lorsqu’il opère sa conversion de la physique à la biologie moléculaire, celle-ci semble destinée à une « sénescence imminente », selon une expression de Günther Stent en 1968 (p. 21). En effet, la structure de la molécule d’ADN qui porte les informations génétiques est identifiée depuis une quinzaine d’années, le code génétique qui permet de comprendre la construction des protéines dans une cellule est décrypté et le « dogme central » de la biologie moléculaire établit définitivement que l’ADN est transcrit en ARN, molécule qui est ensuite traduite en protéine 2. Le gène, lui-même, semble inaccessible : comment l’isoler dans l’immense réserve d’ADN que constituent les chromosomes ? Et quand bien même arriverait-on à l’isoler, comment pourrait-on en obtenir une quantité suffisante pour effectuer des analyses ? Pourtant, dès le début des années 1970, une nouvelle révolution se joue dans les laboratoires de biologie moléculaire : la révolution du génie génétique avec la mise au point de techniques qui vont permettre de couper, puis de cloner et enfin, de séquencer des fragments d’ADN. B. Jordan nous expose son vécu de chercheur au cours de ces étapes qui vont le conduire, en 1980, au clonage et au séquençage d’un gène HLA, premier gène humain de cette famille de molécules impliquées dans l’immunité et le succès des greffes. Avec le développement et la perfection de nouvelles techniques de génie génétique, c’est une course accrue aux gènes des maladies humaines, comme la mucoviscidose. Pour notre biologiste moléculaire, c’est l’étude de l’X fragile, une anomalie entraînant un retard mental chez les garçons qui en sont atteints. Puis, le projet Génome, initié au milieu des années 1980, commence se développer, malgré un certain scepticisme des chercheurs face à l’ampleur du labeur de séquençage à envisager. B. Jordan entreprend alors, en 1991, un « tour du monde en 80 labos », selon le titre de l’ouvrage qu’il tirera de cette année à la rencontre des laboratoires impliqués dans le projet. Conscient de n’avoir pas les moyens de le maintenir dans la course aux gènes, l’auteur oriente son laboratoire (le Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy) vers l’étude de l’expression des gènes au moment où sont mises au point des « puces à ADN » qui ouvrent une ère de la « biologie à grande échelle » (p. 65). Le projet Génome aboutit, en 2003, à la publication d’une séquence complète de l’ADN humain. L’auteur est alors directeur de recherche émérite depuis quelques années mais, toujours actif, il participe à la mise sur pied du réseau des Génopoles, joue le rôle de consultant auprès de plusieurs entreprises de biotechnologie et écrit pour faire partager et expliquer au public les avancées de la génétique.

L’auteur soigne les explications scientifiques, qu’il s’agisse des techniques ou des maladies. Pour chaque étape de cette histoire, les chapitres présentent une courte bibliographie commentée. Un lexique permet de préciser les termes scientifiques. Enfin, quelques documents personnels de l’auteur, commentés, illustrent les techniques et les résultats obtenus.

L’ouvrage est intéressant à plus d’un titre. Au-delà de l’histoire personnelle du scientifique, c’est l’évolution d’une discipline, la biologie moléculaire, dans son contexte, vécue par l’un de ses acteurs de premier plan que l’on saisit. La mise au point des techniques du génie génétique dans les années 1970 a vu se développer les mouvements d’opposition aux « manipulations génétiques » qui dénonçaient les risques de propagation de constructions génétiques dangereuses (pour l’homme). Ils étaient, en quelque sorte, les précurseurs des mouvements anti-OGM d’aujourd’hui. Des réponses avaient alors été apportées à ces craintes, par la mise en place de laboratoires confinés et de règles de sécurité sévères, avant que celles-ci ne soient assouplies du fait de l’absence réelle de risque important. Le biologiste tourne aussi son regard rétrospectif sur la concurrence, coûteuse et pourtant nécessaire, entre laboratoires dans la « course aux gènes » ; sur la façon souvent biaisée dont les médias rendent compte des résultats de la recherche en génétique ; sur le monde des affaires à travers les interlocuteurs industriels chargés de développer les techniques mises au point. Sur les connaissances acquises au cours de ces années, aussi, avec bien des surprises (comme le nombre si restreint de gènes humains, estimé à 25 000), et sur leurs applications thérapeutiques. Regard, enfin, sur la place de la science et sa diffusion dans le public, face aux pseudo-sciences en particulier. Autant de sujets qui intéresseront tout curieux des domaines scientifiques devenus si prégnants dans notre société.

1 Bertrand Jordan contribue par ses chroniques à Science et pseudo-sciences. Il est membre du Comité de parrainage scientifique de l’AFIS.

2 Il sera, cependant, révisé, plus tard, tout en conservant une certaine valeur générale. (addendum, novembre 2015)

Publié dans le n° 314 de la revue


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