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Regards sur la science

Un traître mot

Publié en ligne le 16 février 2014 -
par Jacques Bolard - SPS n° 305, juillet 2013

Notre président, François Hollande, a déclaré que la suppression du mot « race » devrait être incluse dans la réforme constitutionnelle de l’été 2013. Dans la Constitution de 1958, il est effectivement écrit que « la France... assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion »... ce qui revient à reconnaître l’existence des races et par extension à justifier éventuellement le racisme. Comme depuis les années 80, il est considéré en France que la notion de race n’a pas de base scientifique, gageons que cette modification ne soulèvera pas trop d’objections.

Cependant, les données apportées par l’explosion tout à fait récente des acquis de la génétique dans ce domaine conduisent à des conclusions déroutantes si elles ne sont pas explicitées.

En effet, pour une personne donnée, l’analyse fine de millions de différences ponctuelles dans les « bases » de son ADN (sur trois milliards), permet de tracer, plus ou moins efficacement, ses origines géographiques. On peut mettre ainsi en évidence l’existence de « groupes d’ascendance » [1], que ce soit au niveau des continents ou au niveau de groupes plus restreints à endogamie marquée (populations isolées géographiquement ou par la culture). Les limites de ces groupes sont mal définies et la diversité génétique entre groupes est bien inférieure à celle trouvée au sein même de ces groupes. Ceci étant, seront obtenues, par exemple, des informations sur l’histoire génétique des Basques, des Maronites du Liban, des Tibétains, des Esquimaux, des Juifs Ashkénazes, sans parler de la sortie d’Afrique d’Homo Sapiens ou de nos relations avec l’homme de Neanderthal.

Au niveau de l’ADN, la majeure partie de ces différences statistiquement spécifiques se situe dans des régions sans influence sur l’expression des gènes. Il reste, toutefois, une centaine de gènes dont l’expression porte la signature du groupe d’ascendance et conduit à des protéines modifiées. Rares sont actuellement les conséquences bien reconnues de ces changements. On en connaît des exemples portant sur des maladies monogéniques, comme l’hémochromatose dans les pays d’origine nordique ou la maladie de Tay-Sachs, beaucoup plus fréquente chez les juifs ashkénazes que dans le reste de la population mondiale. Il faut bien préciser que (heureusement) ces maladies ne sont pas systématiquement développées par les personnes appartenant à ces groupes, ce qui ne permet donc pas de définir le groupe. Les relations entre maladie et groupe d’ascendance sont actuellement très étudiées comme ceux, par exemple, concernant l’hypertension. Les résultats sont très controversés dans la mesure où il est très difficile de démêler ce qui est dû à l’environnement et à la culture de ce qui est purement génétique, d’autant plus que les maladies, ou la sensibilité à ces maladies, ont la plupart du temps une origine multigénique. Le même problème bloque toute conclusion sur les variations d’aptitude physique ou intellectuelle entre groupes. Quant à la couleur de la peau, là encore un caractère d’origine multigénique, nous dirons seulement qu’il semblerait que son ultime éclaircissement chez les Européens a eu lieu il y a environ 15 000 ans, bien longtemps après la sortie d’Afrique et l’arrivée en Europe !

En conclusion, la démarche de notre président semble justifiée même si les avancées très récentes de la génétique apportent des informations sur notre ascendance.

[1] Jordan, B., L’humanité au pluriel. La génétique et la question des races. Science ouverte. Seuil. 2008

Publié dans le n° 305 de la revue


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