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Roswell : rencontre du premier mythe - Extraordinaire, ordinaire et déni

Publié en ligne le 7 février 2012
Note de lecture de Jean-Pierre Thomas - SPS n° 299

Roswell. Qui n’a pas entendu parler de cette petite ville du Nouveau-Mexique au sud des États-Unis, rendue célèbre par un prétendu accident de vaisseau extraterrestre qui s’y serait écrasé et dont les dépouilles des passagers auraient été récupérées par l’armée américaine ?

Voilà pour la légende colportée dans la culture populaire. Cependant, si vous interrogez un quidam au sujet du détail de cette affaire, il y a de bonnes chances qu’il soit totalement incapable de vous donner quelque élément réellement précis de ce mythe moderne, hormis peut-être l’année de son supposé déroulement, 1947, l’année même où un certain Kenneth Arnold observait, à plus de 1 500 kilomètres de là, près du Mont Rainier, non loin de Seattle, ce qu’il allait baptiser avec un succès qu’il ne soupçonnait pas, « soucoupes volantes ». L’observation d’Arnold date du 24 juin et « l’affaire » de Roswell commence début juillet. La « mode » de ce qu’on l’on baptisera ensuite OVNI, est lancée.

Pourtant, hormis la proximité historique, les deux phénomènes sont bien différents. Mais pour s’en rendre compte, encore faut-il remonter aux sources enfouies dans les brumes d’un passé pas si lointain et se replonger dans le contexte de l’époque.

Il faut se rappeler qu’à l’époque de ces évènements, il n’y a pas encore d’avion supersonique (le mur du son ne sera franchi par le Bell X-1 piloté par Chuck Yeager que le 14 octobre de la même année) et les sondes spatiales relèvent de la science-fiction. Nous sommes aussi au début de la guerre froide et seulement deux ans après la mise au point de la bombe atomique américaine. Les Soviétiques ne la maîtrisent pas encore, ce qui ne leur demandera que deux ans de plus et donnera le départ à une course effrénée aux arsenaux nucléaires.

C’est donc à un véritable voyage dans le temps que nous convie avec une grande minutie Gilles Fernandez, docteur en psychologie cognitive, qui a enseigné pendant douze ans à l’université René-Descartes, notamment dans le domaine des représentations mentales. Avec la patience d’un entomologiste, indispensable pour aboutir dans cette démarche, l’auteur reconstitue méticuleusement la chronologie des faits, retrace les éléments disponibles, les recoupe et nous livre la prosaïque vérité des évènements.

Et l’on est bien loin de la légende.

Pour dissimuler le but réel de leur recherche portant justement sur la détection d’essais atomiques soviétiques à l’aide de trains de ballons sondes, et à la suite de la chute de l’un d’eux dans un champ cultivé, à la grande perplexité de son exploitant, les militaires vont prétendre qu’il s’agit de l’écrasement d’un ballon météorologique, avec une improvisation assez désastreuse. À cette époque, on ne connaissait pas non plus les agences de communication professionnelles et les services de presse performants dans l’armée...

De contradiction en approximation, des incohérences apparaissent et vont semer le doute dans l’esprit d’enquêteurs qui penseront y trouver les indices d’un complot d’envergure sur le camouflage d’un évènement majeur. Curieusement, l’évènement déclencheur, qui au départ ne sera que le soup- çon de l’accident d’un engin mystérieux, peut-être même pas extra-terrestre, dans un coin perdu de désert et dont l’écho se limitera aux cercles ufologiques avertis, va mettre plus de trente ans pour exploser médiatiquement et tomber dans le délire le plus total allant jusqu’à de prétendus films amateurs de l’autopsie du cadavre d’un extraterrestre, plus grossiers que les représentations de carton-pâte d’un mauvais film.

Autant l’ouvrage remonte aux sources et détaille par le menu ce qui s’est passé dans un champ de cette ville perdue du Nouveau-Mexique à l’été 1947, avec un luxe d’éléments dont on cherchera vainement les oublis, autant on peut regretter que l’aspect relatif à la prospérité du mythe et à sa seconde vie grâce à l’ouvrage The Roswell incident, de Charles Berlitz 1 et William L. Moore en 1980, qui a lancé véritablement le délire relatif aux cadavres d’ET récupérés par les autorités, ne soit pas approfondi ou relaté, en analysant les raisons de ce succès médiatique tardif 2, qui a grandement conduit à la construction de ce mythe moderne.

1 Sur Charles Berlitz, voir : Charles Berlitz

2 Sur le phénomène Roswell, voir Science et pseudo-sciences n° 185, mai 1990, p. 7.

Publié dans le n° 299 de la revue


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