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Protéodie : la petite musique qui nuit

Publié en ligne le 16 décembre 2019 - Pseudo-médecines - New Age

La musique accompagne l’humanité depuis de nombreux millénaires et, en tant que vecteur de transmission des traditions, constitue certainement une brique fondatrice des cultures humaines. Langage plus ou moins codifié selon les époques et les civilisations, la musique, pour reprendre les mots d’Ennio Morricone,  « est une expérience, pas une science ». Pourtant, des expériences, présentées comme « scientifiques », existent aujourd’hui pour tenter d’agir, par la musique, sur la synthèse de protéines par les organismes vivants. Petit extrait d’une symphonie fantastique, la protéodie.

Ce sont des choses humaines…

Une sensation sonore est le produit de l’interaction entre une onde sonore et les mécanorécepteurs qu’abritent les oreilles. D’un point de vue purement physique, l’onde sonore est une variation périodique, créée par une source vibrante (par exemple un larynx humain, une corde de guitare, l’onde de choc d’un éclair), de la densité d’un milieu matériel fluide : l’onde sonore se propage à travers un liquide ou encore un gaz (comme l’air), mais pas dans le vide. Dans l’air, l’onde sonore produit alternativement des zones de sur-densité et de sous-densité des molécules qui le composent. Un son n’est que cela, tant qu’il n’y a pas de récepteur pour le traduire en une sensation sonore. Chez les mammifères, c’est le rôle de l’oreille, dont on distingue trois parties :

  • l’oreille externe, constituée du pavillon et du conduit auditif externe, qui permet de recueillir l’onde sonore et d’en réaliser une première amplification avant le tympan ;
  • l’oreille moyenne, composée du tympan et des trois osselets (marteau, enclume et étrier), qui recueille les vibrations transmises par le conduit auditif externe et les transmet à l’oreille interne par pression de la platine de l’étrier sur la fenêtre ovale 1 ;
  • l’oreille interne, composée du vestibule (qui contient les mécanorécepteurs de l’équilibre) et de la cochlée, qui abrite les cellules ciliées responsables du codage des signaux sonores qui seront traités via des mécanismes neuronaux complexes permettant la reconnaissance de l’intensité, de la fréquence et de la localisation des sons.

La perception d’une mélodie par l’être humain n’est donc qu’un processus merveilleusement complexe qui prend naissance dans la source vibrante et se termine dans les parties de son cerveau qui génèrent les émotions et pilotent des réponses motrices, comme un battement de pied pour accompagner le rythme.

La Cantate des vivants

La musique n’a donc aucune réalité en dehors du cadre biologique que nous venons de poser. Enfin... si vous avez l’intellect formaté et étriqué… Car la musique pourrait  « apporter du bienêtre à notre corps en agissant sur le comportement de nos molécules » [1]. En effet, d’aucuns prétendent qu’ « à chaque acide aminé composant une protéine est associée une onde d’échelle, qui peut être transcrite en note de musique ».
La série de notes caractérisant une protéine est appelée protéodie, assemblage néologique des termes protéine et mélodie. Comme nous l’explique le site santenaturellemag.com,  « une protéine résonne avec sa propre protéodie. Ainsi, lorsqu’on lui joue cette protéodie musicale, par exemple avec un enregistrement diffusé par des haut-parleurs sur des cellules contenant cette protéine active, la protéine réagit par une accélération de sa synthèse. Inversement, si l’on joue une mélodie “contraire” à cette protéodie, celleci a une action inhibitrice sur la synthèse de la protéine » [2]. Concrètement, la musique d’une protéine serait  « une musique répétitive, un peu lancinante, faite de séquences musicales qui ont parfois des airs asiatiques, avec des voix parfois, parfois sans » [1].

Ainsi, en entrant dans un « dialogue intime » avec l’organisme, ces musiques pour protéines pourraient adoucir les maux des êtres humains. Le père de la théorie des protéodies, Joël Sternheimer, déclare, d’après le site terraeco.net, que  « la musique a des effets sur l’être humain [qu’il a] observés la première fois en diffusant la protéodie de l’hémoglobine pour une amie qui souffrait d’anémie [et dont le taux] d’hémoglobine a augmenté » [3]. Des globules rouges qui marchent au pas, voilà qui aurait sans doute inspiré Brassens. Mais la portée de la protéodie ne s’arrête pas là : certains parviendraient avec cette méthode à traiter les acouphènes, via la thérapie sonore fonctionnelle (TSF), un traitement innovant qui serait basé  « sur la mécanique quantique » et permettrait, via  « l’écoute régulière [d’une mélodie] selon un protocole pré-établi », de  « modifier chez l’acouphénique la perception et le ressenti de sa pathologie en modulant la synthèse de ces protéines au niveau périphérique de l’oreille interne » [4]. La mécanique quantique est décidément bien utile, elle qui peut être appelée en secours indiscutable – et surtout inextricable – pour toutes les causes perdues (pour un petit florilège, voir [5]). Mais sontils efficaces, ces cantiques quantiques anti-acouphéniques ? À en croire l’article de la revue Tinnitussimmo [6], qui présente un compte rendu d’une étude clinique basée sur la TSF et réalisée pendant 18 mois sur une série de 100 patients, les résultats sont  « encourageants ». Sauf qu’à y regarder de plus près, cette étude, en tout cas telle qu’elle est présentée, semble souffrir de biais méthodologiques importants affectant sa validité interne : il s’agit en effet d’une étude ouverte (les patients comme leur thérapeute savent quel traitement est administré, ce qui ne permet pas d’évaluer ni de maîtriser les effets placebo ou les effets liés aux attentes de l’expérimentateur – biais d’autoréalisation des prophéties) ; et c’est aussi une étude sans groupe de contrôle avec un seul pré-test (ce qui ne permet pas d’évaluer et de maîtriser les biais liés aux événements historiques, à la maturation, à la perte de participants, et à l’effet d’apprentissage). Ceci empêche de rejeter d’autres explications bien plus plausibles aux effets prétendument observés.

Le Sens de l’ouïe, Philippe Mercier (1589-1760)

Y a-t-il d’autres études ? Sur Pubmed (banque de références des articles scientifiques dans le domaine médical), c’est silence radio, ou presque, puisqu’on ne parvient à dénicher que quelques rares publications [7, 8]. Bref, les arguments pour entériner les bienfaits de la protéodie pour l’humain semblent bien maigres et peuvent être, comme le rappelait Brigitte Axelrad dans un précédent article [9], facilement démontés. Cette absence de preuve scientifique quant au bien-fondé des thérapies « protéodiques » n’empêche néanmoins pas certains de les considérer comme valides et même de prodiguer quelques conseils de prudence puisqu’apparemment  « il n’est pas conseillé d’écouter les protéodies trop longtemps, ni trop souvent, sans l’intervention ou la surveillance de quelqu’un spécialisé en la matière » [1]. Le risque allégué étant celui de nuire, lors d’une écoute prolongée, à la bonne synthèse de vos protéines…

Heigh Ho !

La protéodie ne serait pas réservée aux seuls humains ; elle aiderait également à cultiver les vignes [10] ou à soigner les plantes [11]. Une bonne raison de siffler en travaillant ? Hélas ! Comme le rappelle la botaniste Catherine Lenne, de l’université Clermont Auvergne, concernant ces  « mélodies qui sont censées gouverner la synthèse de protéines de résistances aux maladies ou au stress de sécheresse », rien « n’a jamais été testé scientifiquement » [12]. D’après le site Internet de l’université de Cergy-Pontoise pourtant, des tests étaient en cours en 2017 sur des petits pois pour  « mesurer leur capacité d’adaptation au stress hydrique » via une méthode brevetée de protéodie. On peut y lire que  « les premiers résultats semblent probants [et] feront bientôt l’objet d’une publication scientifique » [13]. À notre connaissance, rien ne semble avoir été publié à l’heure actuelle dans aucune revue scientifique à comité de lecture… Ni sur cette expérience, ni sur une autre, encore plus ancienne, conduite au Sénégal sur des plants de tomates [14].

Nature morte musicale, Charles Antoine Joseph Loyeux (1823-1899)

Juste une illusion

Pourquoi cette absence de réelle preuve formelle, sur l’être humain comme sur la tomate ? Probablement parce qu’il n’y a rien à attendre de la protéodie. La musique, nous l’avons dit, n’a d’existence que par la concomitance d’une vibration de l’air et de l’écoute d’une oreille. Définir une musique des protéines est un non-sens que l’on cherche à justifier par des galipettes quantiques et qui ne révèle in fine qu’une seule chose, c’est le profond penchant de l’être humain pour l’anthropocentrisme. Car, alors que l’on retrouve les premières traces de formalisation du langage musical en Chine quelques siècles avant notre ère, par quel miracle des notes de musique ainsi formalisées par l’être humain auraientelles pu correspondre à d’hypothétiques modes de vibrations des acides aminés apparus dans la nature des milliards d’années auparavant ? N’y aurait-il pas derrière tout cela la petite musique de l’intelligent design, « théorie » selon laquelle les lois de l’Univers ou encore les phénomènes biologiques ont été conçus et agencés ensemble par une volonté créatrice ? //

Références

1 | « Se soigner avec la musique des protéines », sur alternativesante.fr

2 | « Écoutez la musique de l’adn », sur santenaturellemag.com

3 | « Ces paysans français soignent leurs champs en musique » sur terraeco.net

4 | « Protéodie » sur france-acouphenes.org

5 | Monvoisin M, Quantox – Mésusages idéologiques de la mécanique quantique, book-e-book, Une chandelle dans les ténèbres, 2013.

6 | Aime J, « La Thérapie Sonore Fonctionnelle : traitement novateur des acouphènes par les protéodies », Tinnitussimo, 2016, 95. Sur france-acouphenes.org

7 | Orhan IY, Gulbahar BA, “Stimulation of protein expression through the harmonic resonance of frequency-specific music”, Clin Invest Med, 2016, 39 :27498.

8 | King RD, Angus CG, “Protein music”, Comput Appl Biosci, 1996, 12 :251-2.

9 | Axelrad B, « Et si les plantes n’étaient pas aussi sourdes que leurs pots ? », SPS n° 328, avril-juin 2019.

10 | « La musique pour cultiver la vigne  ». Sur toutlevin.com

11 | musique-pour-soigner-les-plantes.weebly.com

12 | « Guérir des plantes par la musique ? ». Sur numerama.com

13 | « Musique et plantes ». Sur u-cergy.fr

14 | Gauvrit N, “Do tomatoes love music ? Genodics and proteodies”, Skeptical Inquirer, juillet-août 2011, 35.

1 Cette opération participe également à l’amplification du son puisque la surface de la fenêtre ovale, sur laquelle s’exerce la pression acoustique, est plus petite que le tympan.


Thème : Pseudo-médecines

Mots-clés : New Age

Publié dans le n° 329 de la revue


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L' auteur

Sébastien Point

Docteur en physique, ingénieur en optique et licencié en psychologie clinique et psychopathologie. Responsable de (...)

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