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La Passion de guérir (Vol. I), Une médecine nouvelle (Vol. II)

Publié en ligne le 17 mars 2012
La Passion de guérir (Vol. I)
Une médecine nouvelle (Vol. II)

Colette Lesens
Éditions Télémaque, Vol. I, 2010, 297 pages, 21€
Vol. II, 2011, 352 pages, 21€

Colette Lesens vient de publier deux volumes consacrés au fondateur de l’homéopathie, Samuel Hahnemann (1755-1843). Dans un style clair, vivant et agréable, elle le suit du berceau à la mort, décrivant ses angoisses, ses difficultés financières, ses moments d’allégresse… A-t-elle écrit un roman ? Oui dans la forme, pas dans le fond : c’est une biographie assez documentée qui se termine par l’exclamation, « Le docteur Hahnemann n’a pas vécu en vain ! », et qui fournit un long extrait de l’article fondateur de l’homéopathie (1796).

Il ne s’agit pas ici de discuter du mérite réel ou supposé de l’homéopathie. D’autres, plus compétents, s’en chargent déjà ; le site de SPS, par exemple, offre à lui seul une variété d’écrits. Ce papier n’a qu’un but : donner un modeste aperçu sur une œuvre historique.

Samuel Hahnemann naquit à l’éclosion de la guerre de Sept Ans (1756-1763) qui ruina la célèbre fabrique de céramique de Meissen, où son père peignait la porcelaine. Plongés dans les difficultés, ses parents décidèrent de l’éduquer à la maison. Samuel y apprit l’importance de l’observation de la nature qui, d’après son père, était la source de tout savoir. Comme l’enfant adorait la lecture, il fit à la bibliothèque une rencontre heureuse : l’instituteur qui le prit sous sa tutelle, l’éduqua, lui trouva des aides et, à la fin de ses études, le recommanda comme médecin privé à un noble. Samuel Hahnemann, qui ne montrait aucune appétence pour la courtisanerie ni pour la parure, fut vite remercié. Il fut aussi honni par ses pairs qui rejetaient son idée d’une médecine faite pour soulager le malade, pas pour enrichir le praticien. Colette Lesens dresse alors un tableau effroyable : au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, les médecins étaient arrogants, sans scrupule et vénaux ; à l’exception de la quinine, ils ne savaient prescrire que des saignées et des purgatifs. Ainsi donc, peu de praticiens trouvent grâce à ses yeux. Même jugement sévère sur les apothicaires : cupides et jaloux de leurs prérogatives, ils n’hésitèrent pas à poursuivre son héros en justice pour exercice illégal de la pharmacie. Il y eut, cependant, une exception : le Dr. Häseler, père d’Henrietta, première épouse de Samuel Hahnemann.

Cette image des médecins brossée par Colette Lesens est caricaturale, même si, bien sûr, des gens médiocres florissaient alors en médecine. D’abord, le mal de l’incompétence n’est pas exclusif à cette pratique, encore moins réservé à une période : de tout temps, il y eut des incapables, des arrivistes. Il y en a encore. Il est bien plus intéressant d’essayer de situer l’homéopathie dans son temps.

Samuel Hahnemann était contemporain d’Antoine Lavoisier (1743-1794) et vécut, donc, à une période où la chimie était complètement à construire : il mourut 26 ans avant que Dimitri Mendeleïev (1834-1907) publie son tableau périodique qui, d’ailleurs, attendait encore la découverte de nombreux éléments chimiques. La thérapeutique étant dépendante des médicaments, et par-là de la chimie, les ratés décrits par Colette Lesens ne résultent-ils plutôt d’une limitation de la science que des défauts de caractère des praticiens ?

En 1790, le Dr. Hahnemann tenta sur lui une expérience : il avala du quinquina à plusieurs reprises, à des doses différentes. Il ressentit alors des symptômes identiques aux fièvres qui étaient, précisément, guéries par ce produit. Il décida alors de poursuivre cette étude, persuadé qu’il existait une médecine Vraie (avec un v majuscule), un moyen simple et méconnu de soigner les souffrants. Il absorba ensuite du mercure, de la belladone, de la digitale, etc... Par ces essais, il parvint à la loi fondamentale de l’homéopathie, dite principe de similitude, théorisant qu’une substance qui provoque chez un sujet sain les symptômes d’une maladie guérit aussi la maladie. Bien plus tard, pour atténuer les effets fâcheux de ses traitements, il délaya de plus en plus ses préparations au point d’aboutir à des solutions infiniment diluées.

Au deuxième volume consacré au XIXe siècle, Colette Lesens décrit d’autres harcèlements subis par le Dr. Hahnemann, ce qui valut à lui et à sa famille une vie d’itinérance et de persécution. Heureusement, malgré ces tracas, il parvint à acquérir une certaine aisance matérielle, à former un groupe d’adeptes et à prouver, lors de deux épidémies (typhus et choléra), qu’il obtenait de meilleurs résultats que ses pairs. Pour Colette Lesens, ces réussites vinrent, à n’en pas douter, de l’homéopathie. Or, elle-même explique l’importance attribuée par le Dr. Hahnemann à l’hygiène. Pourquoi ces succès ne viendraient-il pas de là ? « Les plus grands ennemis des médecins sont la misère et le manque d’hygiène », clamait bien avant lui un médecin allemand, Johann Peter Frank (1745-1821). Ce dernier publia La misère du peuple est la mère des maladies, où il proposait déjà en 1790 la réglementation sur la fourniture et l’assainissement de l’eau, sur l’hygiène, etc... Sur ce même registre, en 1847, le médecin autrichien, Ignace Semmelweis (1818-1865), exigea des sages-femmes la désinfection des mains avant de toucher à une parturiente, diminuant ainsi fortement la mortalité dans sa maternité. Lui aussi se heurta aux railleries en voulant diffuser sa découverte.

Notons qu’en Angleterre, en 1796, on assistait à la première vaccination contre la variole par Edward Jenner (1749-1823). Colette Lesens ne fait qu’une seule mention, passagère et insignifiante, à cet événement capital. Pourquoi ? Cela aurait-il contrarié sa thèse que seul Hahnemann offrait une alternative novatrice à la médecine officielle ?

D’autre part, Colette Lesens signale de nombreuses personnalités illustres ayant confié leur santé à l’homéopathie : des princes, des ducs, sans oublier le poète Goethe... Qui peut s’en étonner ? Qui peut croire que les patients d’alors aimaient les saignées ? Ils les subissaient parce qu’on ne leur proposait rien d’autre. Pourquoi donc ne pas envisager que l’homéopathie prospéra davantage par le rejet d’une médecine sinistre que par ses attraits propres ?

Plus qu’une biographie, Colette Lesens a écrit une hagiographie où son héros n’a aucun défaut. Il lui arriva, certes, de s’emporter, mais ce fut pour le bien de la science, pour sauver une noble vue d’une médecine bienfaitrice de l’humanité.

Si l’homéopathie fut à ce moment-là vilipendé par des médecins sordides, le danger existe que les lecteurs de ce roman, en faisant l’extrapolation, finissent par croire que les critiques actuelles de l’homéopathie relèvent de la même étroitesse d’esprit. Est-ce le but recherché ?