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LA SCIENCE n’EsT pas L’ART - Brèves rencontres

Publié en ligne le 13 décembre 2011
Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 299, janvier 2012
Retrouvez ici une seconde note de lecture concernant ce livre : LA SCIENCE n’EsT pas L’ART - Brèves rencontres

Jean-Marc Lévy-Leblond, scientifique bien connu, à la production livresque abondante et intéressante 1, expose ici quelques réflexions personnelles sur les liens que l’art entretient (ou pas) avec la science, et vice-versa. L’auteur, tout scientifique qu’il soit, semble très familier avec le monde de l’art, en particulier l’art contemporain, et son opinion sur un tel sujet ne pouvait qu’être enrichissante.

Mais, dès le titre, il introduit tout de même une ambiguïté : la calligraphie est ici aussi importante (sinon plus !) que dans un poème d’Apollinaire, et le fait que le titre puisse se lire « la science et l’art » ou « la science n’est pas l’art » est loin d’être anecdotique. Lévy-Leblond commence par opposer arts et sciences et montre combien les scientifiques comme les artistes, qui seraient de plus en plus nombreux à chercher un rapprochement, le font abusivement. Des poètes lui ont ainsi expliqué qu’ils reconnaissent dans la physique théorique une « démarche proche de la leur » ; des musiciens et des mathématiciens travailleraient sur des « recherches similaires » ; et enfin, fréquemment exprimé par des scientifiques, paraît-il, il souligne « le sentiment de beauté mathématique, l’harmonie des nombres et des formes, l’élégance géométrique, [ce] véritable sentiment esthétique que tous les mathématiciens connaissent » 2.

Cette présentation ne manque ni d’arguments ni de pertinence, mais petit à petit se fait jour l’autre face de la démarche de Lévy-Leblond, l’autre côté du titre : le lecteur a tout de même le sentiment que ce rapprochement initial, dénoncé par l’auteur, le fascine en secret ! D’abord, l’auteur souligne que, pour lui, arts et sciences se conjugueraient afin d’offrir une vision du monde plus complète et finalement plus fidèle. Jusque-là, nous sommes d’accord. Mais il va plus loin, et on peut être un peu sceptique sur cet aspect, quand il indique, par exemple, qu’il appelle de ses vœux la création de « critiques de science », à l’instar des critiques d’art. Ce qui lui parle le plus, semble-t-il, dans le monde de l’art, est la possibilité d’interprétations diverses, le fait que, comme il le dit, l’œuvre d’art «  laisse toujours place à l’apport de celui qui la contemple » (p.58).

Cette réflexion est fondamentale et met fort judicieusement l’accent sur l’importance du regard porté sur l’œuvre contemplée. Et on se demande si Lévy-Leblond n’aurait dû creuser précisément là pour démarquer l’art de la science : n’est-ce pas l’objectivité d’un résultat scientifique, une fois élaboré, qui en fait toute la force, et qui s’impose à l’observateur, quel qu’il soit ? Imaginer des « critiques de science » 3, c’est introduire des lectures différentes, ce que justement la science s’efforce d’éliminer, pour obtenir des résultats reproductibles par d’autres.

Du coup, les réflexions « d’honnête homme » de Lévy-Leblond, humaniste, chantre de l’altérité et de la diversité, deviennent un mélange un peu « gloubi-boulga » lorsqu’il expose, par exemple, : « Cette déstabilisation, cette perte de référence qu’impose l’ambiguïté sans doute constitutive de toute œuvre d’art, est probablement l’apport majeur qu’offre la fréquentation de l’art à qui est familier des trop rassurantes certitudes de la science. Le trouble où me jette, à mon vif et inquiet plaisir, cette fréquentation, est tel que j’en viens parfois à échanger des attributions pourtant bien établies, et à voir, dans l’art, un moyen de comprendre et transformer le monde, et dans la science une façon de le contempler et de l’imaginer. » (p. 80)

C’est à croire que Lévy-Leblond devrait relire le début de son livre !...

Cela dit, même si j’ironise gentiment, je conseille à tous les lecteurs curieux de ces sujets de confronter leurs opinions à celle d’un homme intelligent et cultivé, qui n’hésite pas à nous livrer ses réflexions parfois intimes, et dont l’érudition permet à son cheminement, à la frontière de l’art et de la science, d’être très stimulant.

1 Malgré une tendance contestable au relativisme, mais c’est un autre sujet…

2 Témoignage, ici, de Poincaré.

3 Et non pas des critiques « de la science », qui ont fait l’objet d’autres ouvrages du même auteur, comme (auto)critiques de la science, Seuil, 1973.

Publié dans le n° 299 de la revue


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