Accueil / L’écologie altermondialiste est-elle une pseudo-science ?

L’écologie altermondialiste est-elle une pseudo-science ?

Publié en ligne le 31 mai 2007 -
par Jean Günther - SPS n° 276, mars 2007

Étrange question ! Question qui ne nous serait pas venue à l’esprit avant d’avoir lu le livre de Dick Taverne, intitulé The march of unreason 1.

Dick Taverne est un homme politique britannique, appartenant au parti libéral-démocrate (le « troisième parti » du paysage politique anglais), ancien ministre ; il ne revendique pas de compétence scientifique mais s’est entouré de l’avis de multiples spécialistes.

Je remercie notre collègue Yann Kindo d’avoir attiré notre attention sur cet ouvrage. Son analyse figure du reste sur notre site ; dans ce qui suit j’aborde la critique du livre sous un angle un peu différent.

Comme on le verra, le point de vue, que nous contestons, de Dick Taverne se retrouve dans une autre publication d’origine anglo-saxonne se voulant rationaliste.

Un début prometteur

Les huit premiers chapitres du livre sont pour nous un enchantement. On y défend avec vigueur mais non sans pondération des positions qui sont les nôtres depuis longtemps : excès du principe de précaution, abandon de tout raisonnement scientifique par les extrémistes de l’écologie ou de la contestation des OGM, illusions des pseudo-médecines, dérives anti-scientifiques des philosophes post-modernes etc. Les arguments de l’auteur sont sérieux, bien présentés, et contiennent des références souvent originales qui sont de grande utilité dans les difficiles discussions à mener pour convaincre les gens de bonne foi.

Un glissement sournois

Au fil des chapitres, on voit petit à petit apparaître chez l’auteur des éléments qui ne relèvent plus de la discussion rationnelle, mais du choix politique.

Lorsque l’auteur critique les arguments des opposants aux OGM, il en profite pour mettre sur le même plan ceux qui sont d’ordre scientifique et celui qui est fondé sur le fait que certains OGM sont produits par des « multinationales » supposées avides de profits et peu soucieuses des conséquences sanitaires ou sociales de leurs innovations. On voit poindre ici ce qui va devenir la dominante de la fin du livre : la critique d’une économie fondée sur l’entreprise privée et l’ouverture des frontières, pour lui aussi facile à ridiculiser pour ses bases supposées anti-scientifiques que le sont les arguments irrationnels des opposants aux OGM, à la médecine fondée sur des preuves, et à d’autres avancées scientifiques ou technologiques.

Le chapitre 9 reprend la dérive évoquée ci-dessus en soulignant à nouveau que, selon l’auteur, l’hostilité aux OGM et l’hostilité aux entreprises multinationales seraient étroitement liées. Le syllogisme (ou plutôt le sophisme) est clair : les arguments anti-OGM sont de la pseudo–science ; l’un de ces arguments est que certains OGM sont produits par des entreprises privées ; donc les attaques contre le libéralisme économique sont de la pseudo-science. Je caricature bien sûr, mais telle est bien l’idée.
Tout en reconnaissant certains abus du libéralisme, par exemple les rémunérations excessives des dirigeants ou le marketing agressif des laboratoires pharmaceutiques, l’auteur déplore longuement que les humanistes, écologistes, et autres bonnes âmes, aient fait de la lutte contre l’économie libérale l’une de leurs cibles. Dick Taverne ne manque pas de nous rappeler que depuis Adam Smith il est démontré « scientifiquement » que le libéralisme mondialisé est le système qui apporte le plus de satisfaction à tous, sous réserve de lui apporter quelques correctifs mineurs.

Le chapitre se termine par une critique virulente, purement politique, des mouvements anti- ou altermondialistes qui ont beaucoup fait parler d’eux ces dernières années.

Le dernier chapitre est un vibrant plaidoyer pour la démocratie, une critique des fondamentalismes religieux, et se termine en affirmant que les bienfaits de la démocratie ne seraient pas possibles sans la contribution de la science. Les écofondamentalistes seraient des fanatiques, donc des menaces pour la démocratie ; l’auteur n’hésite pas à les assimiler aux fondamentalistes musulmans ! Là encore il est difficile de le suivre, car la discussion de leurs thèses reste libre, à nous d’être persuasifs et compris.

Une autre source

Dick Taverne est-il seul à promouvoir le rationalisme en incluant les critiques de l’économie libérale et mondialisée dans la vaste population des pseudo-scientifiques ? Voici un autre exemple de cette même approche. La revue « Scientific American », organe respecté de vulgarisation scientifique 2 publie dans chaque numéro une rubrique intitulée « Skeptic ». L’auteur, Michael Shermer, y critique avec humour et efficacité les dérives des pseudosciences. Il est rendu compte de ces articles dans notre site sous la rubrique « Lu dans la presse sceptique ». Michael Shermer est rédacteur en chef de la revue Skeptic, auteur de plusieurs livres dont « Why People Believe Weird Things » analysé dans SPS 232. C’est donc quelqu’un qui est très proche de nous.

Dans le numéro d’août 2006 de Scientific American, la rubrique « Skeptic » s’intitule « Folk science » ; elle répertorie plusieurs vérités scientifiques contraires aux intuitions du bon sens populaire. Cet inventaire contient la phrase suivante : « L’Économie intuitive et populaire dédaigne la richesse excessive, qualifie l’usure de péché, et se défie de la main invisible du marché » Après avoir lié les croyances qu’il analyse et critique aux capacités limitées de nos intuitions (par exemple la courte durée de notre vie rend l’évolution, ou la tectonique des plaques, non intuitives), l’auteur revient sur l’Économie en affirmant : « nos ancêtres chasseurs-cueilleurs accumulaient peu de richesses, ignoraient le libre marché et la croissance économique ». Ces ancêtres nous auraient donc légué des gènes, ou une culture, peu adaptés à la compréhension des bienfaits du libéralisme.

La science, bien sûr, mais jusqu’où ?

Comment ne pas faire le lien entre les propos de Dick Taverne ou de Michael Shermer et ceux des tenants du marxisme, qui affirmaient que leur système était « scientifiquement » démontré comme étant le meilleur ? L’effondrement des entités politiques qui s’en réclamaient est-il dû à la fausseté de cette « science » ? Ou à d’autres causes ? Et qui peut affirmer que l’économie libérale et mondialisée n’affrontera pas un jour une crise systémique ingérable ? Cela s’est produit dans les années 1930 ; on a certes maintenant de meilleurs moyens d’action, mais le système est devenu beaucoup plus compliqué. Et, de toute façon, le bonheur humain, l’agrément de la vie, l’équilibre des sociétés, sont-ils uniquement liés à la production du maximum de biens et de services marchands ? Le choix est politique, non scientifique.

La confusion entre science et politique, comme entre science et religion ne rend service à personne. Démontrer « scientifiquement » que le libéralisme (ou le marxisme) est le meilleur système est aussi illusoire que d’opposer darwinisme et création divine. En perdant cela de vue, on fait de l’idéologie et on détruit la crédibilité d’arguments excellents dans leur domaine. Le livre de Dick Taverne est, dans ses deux derniers chapitres, une illustration cruelle des conséquences de telles confusions. Il en est de même de la chronique de Michael Shermer.

1 Oxford University Press 2005 ISBN 0-19-280485-5

2 Une adaptation française en paraît sous le titre « Pour la science »

Publié dans le n° 276 de la revue


Partager cet article