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L’alimentation bio et le risque de cancers : état des connaissances

Publié en ligne le 23 juin 2019 - Causes de cancer - Alimentation

Les médias ont fait beaucoup de publicité à une étude française mettant en avant une association entre consommation de produits bio et diminution du risque de certains cancers [1]. Cette étude a porté sur 69 000 volontaires âgés de 44 ans en moyenne (78 % de femmes) chez qui ont été observés 1 340 cancers, et qui ont été interrogées de façon très détaillée sur leur alimentation. Mais une autre étude [2], publiée en 2014 et réalisée au Royaume-Uni sur 600 000 femmes âgées de 59 ans en moyenne chez qui on a diagnostiqué près de 54 000 cancers après un suivi moyen de neuf ans, n’avait trouvé aucune différence entre les risques de cancer chez les femmes qui avaient déclaré ne jamais consommer des produits bio, en consommer parfois, ou en consommer généralement ou toujours.

Examinons de façon croisée ce que nous disent ces deux études. En effet, avant d’accepter le résultat d’une étude, il est indispensable de prendre un peu de recul et de se demander de quelles autres études on dispose sur le même sujet et quels en sont les résultats.

Vertumnus, Giuseppe Arcimboldo (1527-1593)

L’évaluationde la consommation bio

Dans la première étude, la consommation de produits bio est résumée en additionnant les réponses à 16 questions : consommez-vous (1) des fruits bio, (2) des légumes bio, (3) des produits bio à base de soja, (4) des produits laitiers bio, (5) de la viande et du poisson bio, (6) des œufs bio, (7) des légumineuses bio (lentilles, haricots secs…), (8) du pain et des céréales bio, (9) de la farine bio, (10) de l’huile et des condiments bio, (11) des aliments tout préparés bio, (12) du café ou thé bio, (13) du vin bio (14), des biscuits, chocolat, confitures bio, (15) d’autres aliments bio, (16) des compléments alimentaires bio. Les réponses possibles étaient « la plupart du temps » noté 2, « occasionnellement » noté 1 et « jamais » noté 0. On obtient ainsi un score de consommation de produits bio entre 0 et 32.

Toutes ces personnes ont été suivies en moyenne cinq ans, et tous les diagnostics de cancer ont été enregistrés.

Risque global de cancer

L’étude française observe une diminution de 25 % du risque de cancer dans le quart de la population qui consomme le plus d’aliments bio, par rapport au quart qui en consomme le moins, sur la base d’un total de 1 340 cancers observés.

L’étude du Royaume-Uni comporte presque dix fois plus de personnes suivies pendant presque deux fois plus longtemps et n’a trouvé aucune différence entre les risques de cancer chez les femmes qui avaient déclaré ne jamais consommer des produits bio, en consommer parfois, ou en consommer généralement ou toujours.

En prenant en compte l’ensemble des données disponibles, on ne peut donc absolument pas dire aujourd’hui qu’une alimentation bio réduit le risque global de cancer.

Risque de cancer du sein

L’étude française rapporte aussi un risque de cancer du sein réduit de 23 % dans le quart de la population qui consomme le plus d’aliments bio, par rapport au quart qui en consomme le moins. L’étude anglaise trouve au contraire un risque de cancer du sein augmenté de 9 % chez les femmes utilisant généralement ou toujours des produits bio, par rapport aux femmes ayant déclaré n’en consommer jamais. L’étude française repose sur l’observation de 459 cancers du sein et l’étude anglaise sur plus de 18 000 cancers du sein.

On ne peut donc pas conclure qu’une alimentation bio réduit le risque de cancer du sein.

Two-tiered still life with fruit and sunset landscape, Severin Roesen (1815-1872)

Risque de lymphome non hodgkinien

Enfin, sur la base de 47 lymphomes non hodgkiniens, l’étude française semble indiquer un risque plus faible dans le quart de la population qui consomme le plus d’aliments bio, réduction qui est à la limite de la signification statistique. L’étude anglaise observe aussi une réduction du risque de lymphome non hodgkinien de 21 % chez les femmes utilisant généralement ou toujours des produits bio, par rapport aux femmes n’en utilisant jamais, sur la base de 2 128 lymphomes.

Ces données méritent d’être prises en considération et discutées. Le lien entre exposition professionnelle des agriculteurs à certains pesticides et risque de lymphome non hodgkinien est considéré par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) comme certain pour le lindane, et comme probable pour le dimpylate (diazinon), le malathion (prioderm) et le glyphosate (mais cette dernière classification est discutée)[3][4]. L’étude sur les causes du cancer en France [5] attribue 28 des 14 500 lymphomes non hodgkiniens diagnostiqués en 2015 à l’exposition des agriculteurs au lindane (interdit depuis 1998 mais rémanent dans les sols).

Ces études comparent les risques de cancer chez des personnes qui déclarent manger bio et chez des personnes qui déclarent ne pas manger bio. Elles ne disent absolument rien sur la quantité de pesticides ingérés par ces deux groupes de personnes, car l’exposition aux pesticides n’est nullement évaluée.

Lymphome non hodgkinien : évolution de l’incidence et de la mortalité entre 1975 et 2015 (taux pour 100 000 à âge égal). Standard Monde pour la France et Standard États-Unis 2000 pour les États-Unis. Sources CIRC (OMS) et SEER (NIH, USA).

Une étude [6] fait le lien entre alimentation bio et exposition aux pesticides. Portant sur plus de 4 000 personnes, elle a estimé l’exposition potentielle à 14 pesticides organophosphorés en croisant les réponses à un questionnaire sur les habitudes alimentaires avec des mesures de résidus de pesticides réalisées par le gouvernement des États-Unis sur les produits du commerce. Elle a ensuite cherché à comparer la quantité de métabolites urinaires de pesticides selon la fréquence d’usage de produits bio ( « souvent ou toujours », « rarement ou jamais »). Mais comme les consommateurs de produits bio consomment plus de fruits et légumes, leur exposition potentielle aux pesticides est plus importante ; pour éliminer cet effet, les auteurs ont constitué des triplets d’individus, un dans chaque catégorie de consommation de produits bio, en les appariant sur l’exposition potentielle aux pesticides. On observe alors des niveaux de métabolites urinaires de pesticides 35 % plus bas chez les personnes consommant « souvent ou toujours » des produits bio que chez ceux qui en consomment « rarement ou jamais ».

Certains avancent une augmentation de la fréquence des lymphomes comme preuve du lien entre exposition aux pesticides et risque de lymphome. Mais l’existence même de cette augmentation est discutable, au moins dans les années récentes. Ainsi, aux États-Unis on observe une stabilité voire une diminution de l’incidence des lymphomes non hodgkiniens au cours des vingt dernières années, et en France l’incidence augmente un peu. Cependant, aux États-Unis comme en France, on observe une diminution importante de la mortalité au cours des vingt dernières années (voir figure).

En termes de santé publique

Still life, Ivan Khrutsky (1810-1885)

Si le lien entre alimentation bio et cancer reste incertain, on dispose de preuves parfaitement convaincantes que l’on pourrait beaucoup réduire le risque de cancer en France en diminuant l’exposition de la population au tabac, à l’alcool, à l’inactivité physique, à l’obésité et au surpoids, et en améliorant son alimentation avec plus de fruits et légumes, plus de fibres, moins de viandes transformées et de viande rouge… Les médias qui vivent de la publicité pour les boissons alcoolisées ou sucrées n’ont aucun intérêt à rappeler ces mesures de bon sens.

Références

- ^[1] Baudry J et al., “Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk. Findings From the NutriNetSanté Prospective Cohort Study”, JAMA Intern Med., 22 octobre 2018, doi :10.1001/jamainternmed.2018.4357.
- ^[2] Bradbury KE et al., “Organic food consumption and the incidence of cancer in a large prospective study of women in the United Kingdom”, Br J Cancer, 2014, 110(9) :2321-6.
- ^[3] International Agency for Research on Cancer, Evaluation of Five Organophosphate Insecticides and Herbicides, IARC Monographs Volume 112. Lyon, France, World Health Organization, March 20, 2015.
- ^[4] Schinasi L, Leon ME, “Non-Hodgkin Lymphoma and Occupational Exposure to Agricultural Pesticide Chemical Groups and
Active Ingredients : A Systematic Review and Meta-Analysis”, Int. J. Environ. Res. Public Health, 2014, 11 :4449-4527.
- ^[5] Marant Micallef C et al., “Cancers in France in 2015 attributable to occupational exposures”, Int J Hyg Environ Health, 2019, 222 :22-29.
- ^[6] Curl CL et al., “Estimating pesticide exposure from dietary intake and organic food choices : the Multi-Ethnic Study of Atherosclerosis (MESA)”, Environ Health Perspect, 2015, 123 :475-83.


Thème : Causes de cancer

Mots-clés : Alimentation

Publié dans le n° 327 de la revue


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L' auteur

Catherine Hill

Épidémiologiste et biostatisticienne, spécialiste de (...)

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