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Entretien avec Jean-Paul Delahaye

Publié en ligne le 15 juillet 2020 - Vulgarisation scientifique - Mathématiques
Entretien intégral disponible sur notre site afis.org sous la forme d’une vidéo. Entretien réalisé par Emeric Planet.

SPS : Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressé à la science ?

Jean-Paul Delahaye : J’ai toujours été naturellement intéressé par les sciences, en particulier par les mathématiques. Quand j’étais tout petit, je comptais dans ma tête et je me souviens avoir été étonné par le passage d’une centaine à l’autre, parce que quand on arrive à 130 par exemple, on est déjà dans la deuxième centaine, ce que le 1 de 130 n’indique pas. Cela me semblait étrange. Il fallait que je mette de l’ordre dans tout ça. Plus tard j’aimais faire d’autres choses que ce qui était enseigné en classe, par exemple en jouant avec des dés. Je voulais comprendre les raisonnements qu’il y a derrière les probabilités. Je faisais de nombreux lancers pour établir des statistiques. Je tombais sur une courbe de Gauss approximative pour les sommes de deux dés correspondant à ce que le raisonnement propose. Cela me rassurait. Ce type d’expériences très concrètes m’a conforté dans mon goût pour les mathématiques.

Quelle a été la plus grande avancée de la science dans les deux cents dernières années ?

Ce qui m’a personnellement le plus étonné et qui continue de m’émerveiller tous les jours, ce sont les avancées en logique mathématique. D’une certaine façon, avant le XIXe siècle, on faisait des sciences et des mathématiques sans trop bien savoir ce qu’était le raisonnement. Les conceptions d’Aristote sur la logique sont très insuffisantes pour rendre compte de ce qui est mis en œuvre en mathématiques et les compléments apportés à cette logique étaient incapables de justifier les formes données aux démonstrations mathématiques. Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour rendre le raisonnement mathématique plus clair, au travers de grandes avancées comme celle de George Boole par exemple ou de la théorie des ensembles de Georg Cantor. Plus tard, le sujet est encore devenu plus précis grâce par exemple aux théorèmes de complétude et d’incomplétude de Kurt Gödel de 1929 et 1931, qui sont absolument fantastiques.

Quelle place, selon vous, doit occuper la science dans la société ?

Elle doit occuper une bien plus grande place qu’elle n’en occupe aujourd’hui, simplement parce que la science est le moyen le plus sérieux et efficace d’accéder à la vérité, c’est-à-dire à la réalité des choses. Lorsqu’on doit prendre des décisions politiques il faut être informé convenablement et donc tout ce qui est scientifique doit être pris en compte. Je suis étonné qu’en France les sciences jouent peu de rôle en politique et que, sauf en de très rares exceptions, nos politiciens n’aient pas de formation scientifique. Il se produit aussi une sorte de méfiance vis-àvis de la science. La défiance envers les vaccins me semble due au manque général de culture scientifique. Je trouve cela absolument regrettable. Il faut lutter contre cet état de chose.

Y a-t-il pour vous un critère de la science ?

Les philosophes se sont beaucoup intéressés à cette question. Avoir un point de vue modéré oblige à dire que le problème n’est pas simple. Ce qui caractérise la production scientifique est la rigueur, les échanges et les discussions associées à cette production. Il y a des domaines de recherche à la limite de la science comme l’origine de la vie ou la cosmologie. Sur ces questions, il est difficile de vérifier les hypothèses et les propositions théoriques. Cela n’empêche pas de comparer les théories concurrentes avec rigueur. Des idées comme la panspermie (origine extraterrestre de la vie) semblent être proches de la science-fiction, et en tout cas sont très hypothétiques. Cela n’interdit pas de les examiner avec attention, quitte à ne pas formuler de conclusion pour l’instant (ce qui est le cas). Pour conclure, je ne pense pas qu’il existe des critères nets, précis et exhaustifs caractérisant la démarche scientifique. La capacité à discuter et à confronter les idées et les arguments, et d’autre part l’utilisation d’expériences, contribuent à créer un mode d’échange et de production rigoureux et scientifique, même si tout ne se réduit pas à cela.

La recherche doit-elle tenir compte des polémiques publiques et des remous de la « société civile » ?

Oui, il y a par exemple besoin d’affiner certaines recherches et de les mener à plus grande échelle, pour acquérir des certitudes et résoudre les polémiques, notamment concernant la vaccination et les OGM. L’Afis joue d’ailleurs un rôle important sur ce plan : elle sait exposer des points de vue contradictoires de manière honnête. C’est exactement ça qu’on attend d’une association comme l’Afis : traiter le plus rigoureusement possible et organiser des débats sur les questions liées aux sciences qui agitent notre société.

Pour conclure ?

Je suis étonné par le manque de rationalité et de rigueur observé à propos des chiffres. C’est vrai chez tout le monde mais notamment chez les journalistes et les politiques. Si l’on considère que le nombre de victimes est un critère important pour savoir si un sujet est important, alors le tabac est un sujet majeur qui cause en France bien plus de décès chaque année (plus de 70 000 décès par an, près de 200 par jour) que le terrorisme. Or, la place accordée dans le traitement médiatique à la question du tabac est minime comparée à celle accordée au terrorisme. Cela conduit à des dépenses publiques qu’on peut juger totalement disproportionnées entre la lutte contre le tabagisme et la lutte contre le terrorisme. Les journalistes devraient suivre des formations qui leur apprennent à examiner les chiffres avec soin et leur évitent de tomber dans le piège du sensationnalisme en ne traitant que les sujets les plus anxiogènes sans mettre en perspective les chiffres du risque encouru.

Quelques ouvrages de Jean-Paul Delahaye publiés chez Belin


Publié dans le n° 331 de la revue


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Les auteurs

Jean-Paul Delahaye

est professeur émérite à l’université de Lille et chercheur au Centre de recherche en informatique signal et automatique (...)

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Emeric Planet

Informaticien et membre du comité de rédaction de la revue Sciences & pseudo-sciences.

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