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Transmission de la maladie d’Alzheimer par inoculation d’extrait cérébral

Publié en ligne le 12 août 2020 - Médecine -

En France, les démences de type Alzheimer (DTA) touchent près d’un million de personnes. Du fait d’une atteinte dégénérative et progressive des neurones cérébraux, elles se traduisent principalement par une perte de la mémoire. Les lésions des DTA se caractérisent par une accumulation dans les neurones de la protéine tau (tauopathie) avec des dépôts amyloïdes1. Depuis longtemps, des similitudes avaient été suggérées entre la maladie d’Alzheimer et la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) [1, 2], la principale différence étant que cette dernière est transmissible alors qu’on n’avait jamais démontré formellement la transmissibilité d’une DTA : seule la transmission de l’amylose sans l’apparition de signes cliniques avait pu être observée dans les essais de reproduction expérimentale [3].

Les chercheurs du laboratoire des maladies neurodégénératives au

Vieille femme assoupie, Nicolaas Maes (1634-1693)

CEA (équipe de Marc Dhenain) démontrent pour la première fois que l’on peut transmettre la maladie d’Alzheimer sous ses aspects cliniques et lésionnels par inoculation de tissu cérébral provenant de patients atteints de cette maladie [4]. Ce travail a pu être réalisé sur de petits lémuriens (Microcebus murinus), microcèbes mesurant 12 cm, pesant 60 à 120 g et considérés comme âgés à partir de six ans. Douze microcèbes adultes ont été inoculés avec des extraits cérébraux de personnes décédées de la maladie d’Alzheimer et ont été surveillés pendant dix-huit mois. Aucune altération n’a été observée pendant les six premiers mois post-inoculation, démontrant que l’inoculation n’était pas immédiatement en cause. Ce n’est qu’à partir de douze mois post-inoculation que les aspects cliniques et lésionnels d’une maladie d’Alzheimer sont apparus : troubles cognitifs, modifications de l’activité neuronale démontrée par un électroencéphalogramme, atrophie cérébrale. L’accumulation de la protéine tau et des dépôts amyloïdes (surtout proches du site d’inoculation) étaient peu importants chez certains primates mais il est possible que ces lésions auraient été plus importantes si l’on avait gardé les animaux au-delà de dix-huit mois. Les six microcèbes témoins inoculés avec du tissu cérébral sain d’origine humaine n’ont présenté aucun symptôme ni aucune lésion.

Il s’agit de la première démonstration de l’induction de signes cliniques associés à l’inoculation d’extraits de cerveaux humains « Alzheimer », renforçant ainsi l’hypothèse d’une origine « prion » 1 non limitée à la MCJ. Comme la MCJ, la maladie d’Alzheimer ne peut pas être considérée comme une maladie contagieuse. Cette affection pourrait cependant être transmise dans des circonstances exceptionnelles, justifiant de recommander des précautions particulières lors d’une intervention en neurochirurgie. D’ailleurs on a pu suspecter la transmission de lésions qui rappellent celles d’une DTA chez l’Homme dans des circonstances exceptionnelles (injections d’hormones de croissance issues de cerveaux, procédures neurochirurgicales lourdes en association avec des greffes de tissus d’origine cérébrale) mais sans pouvoir le démontrer formellement. D’autres maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson ou celle de Huntington pourraient aussi avoir des propriétés communes avec les prions, dont leur transmissibilité.

Références


1 | Brown P et al., “Alzheimer disease and transmissible virus dementia (Creuzfeldt-Jakob disease”, Annals New York Academy of Sciences, 1982, 396 :131-43.
2 | Lefrançois T, Le Prince G, Tardy M, « Démences de type Alzheimer et encéphalopathies spongiformes : analogies et théories nouvelles », Médecine/Sciences, 1994,10 :1141-3.
3 | Goudsmit J et al., “Evidence for and against the transmissibility of Alzheimer disease”, Neurology, 1980, 30 :945-50.
4 | Gary C et al., “Encephalopathy induced by Alzheimer brain inoculation in a non-human primate”, Acta Neuropathologica Communications, 2019, 7, 126.

1 Un prion est un agent pathogène constitué d’une protéine dont la structure est anormale et qui, au contraire des autres agents infectieux que sont virus, bactéries et parasites, ne dispose pas d’ARN ou d’ADN.

Publié dans le n° 332 de la revue


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L' auteur

Jeanne Brugère-Picoux

Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et des animaux de basse-cour à l’École nationale vétérinaire (...)

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