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Physique et matérialisme

Publié en ligne le 20 novembre 2006 -

Nous avons publié dans Science et pseudo-sciences n° 272 un texte que nous avait fait parvenir le physicien Bernard d’Espagnat, qui s’insurgeait contre une démarche « visant à décrédibiliser a priori les scientifiques qui n’adhèrent pas à la conception matérialiste du monde et à faire barrage aux activités des personnes, scientifiques compris, qui font connaître les réserves que peut susciter le matérialisme même sur le plan scientifique ». La démarche scientifique est-elle nécessairement matérialiste ? Jean Bricmont répond ici à Bernard d’Espagnat.

Commençons par souligner ce en quoi je suis d’accord avec Bernard d’Espagnat. La discussion philosophique doit être menée de façon cordiale et dépassionnée. Trop souvent, cette discussion est menée avec la même hargne que s’il s’agissait d’un combat politique. Mais le lien entre philosophie et politique est compliqué et l’on trouve des matérialistes comme des spiritualistes ou des idéalistes à la fois politiquement très à gauche et d’autres très à droite. De plus, il faut éviter d’enfermer les gens dans des catégories telles que « matérialistes » ou « idéalistes », ou de s’accuser mutuellement de « scientisme » ou « d’obscurantisme ». En premier lieu, ces termes doivent être définis, ce qu’il ne sont que rarement lorsqu’ils sont utilisés de façon polémique, et, comme on le verra plus loin, des termes comme « matérialisme » peuvent avoir plusieurs sens, ce qui fait qu’on peut, sans se contredire, être matérialiste dans un sens, mais pas dans un autre. En fait, parmi les scientifiques et les philosophes, on trouve une grande variété d’attitudes : certains ont une vision du monde parfaitement scientifique, mais ont une vue jugée « idéaliste » par d’autres à propos par exemple des entités mathématiques (platonisme) ou du lien entre les sensations et le cerveau. Par ailleurs, certains « matérialistes », beaucoup de marxistes, par exemple, ont des réactions de rejet plutôt bizarres lorsqu’on leur parle de génétique ou des bases biologiques de notre comportement.

La tolérance et l’ouverture d’esprit s’imposent donc ; reste évidemment à savoir si ce sont les organisations rationalistes ou des organisations comme la fondation Templeton ou l’UIP qui manœuvrent, polémiquent et politisent le plus les débats, mais je ne discuterai pas ici de cette question.

Le matérialisme : trois définitions historiques

Ceci m’amène au premier problème dans le texte de Bernard d’Espagnat : il insiste sur le fait qu’on peut être rationaliste sans être matérialiste ; mais comme il ne définit pas ces termes, je vais, en tout cas pour le deuxième, en proposer trois définitions qui me semblent historiquement justifiées et voir ensuite dans quelle mesure Bernard d’Espagnat soulève des objections au matérialisme dans un de ces sens 1.

Tout d’abord, il y a l’idée qu’il existe un monde extérieur à notre conscience que nous pouvons connaître « objectivement » ou « tel qu’il est », au moins de façon approximative. Lénine, qui a eu dans le passé une grande influence en France, a utilisé le mot « matérialisme » dans ce sens dans son ouvrage Matérialisme et Empiriocriticisme. Aujourd’hui, cette position serait plutôt appelée « réalisme », mais considérons cela comme un premier sens du terme qui nous intéresse ici (en notant au passage que cette définition a l’inconvénient de ranger Descartes, ou le Pape, dans la catégorie « matérialiste », puisqu’ils considèrent certainement Dieu comme une réalité objective qui existe indépendamment de notre conscience).

Ensuite, il y a l’idée, plus populaire que proprement philosophique, selon laquelle un matérialiste est quelqu’un qui ne croit ni en Dieu, ni en la vie éternelle, ni aux sorcières, ni aux pseudo-sciences.

Enfin, il y a l’idée que les phénomènes « mentaux » sont « en réalité », ou « en fin de compte », des phénomènes « physiques » ou « matériels ». Ce dernier sens est, parmi les trois mentionnés ici, le plus proprement philosophique.

En quel sens du terme peut-on considérer qu’une attitude rationaliste qui, si je comprends bien, signifie pour Bernard d’Espagnat une attitude scientifique, peut légitimement ne pas être matérialiste ?

Matérialisme et réalisme

Le point de vue philosophique

Commençons par le réalisme ; comme le but ici n’est pas d’écrire un traité de philosophie, je serai obligé d’être sommaire ; l’attitude réaliste est évidemment l’attitude du sens commun. En gros, on peut diviser les arguments contre le réalisme en deux classes : des arguments philosophiques remontant à Berkeley ou Kant et des arguments fondés sur la mécanique quantique, qui sont ceux qu’invoque Bernard d’Espagnat.

Les arguments philosophiques se fondent toujours sur le fait que nous n’avons accès, de façon immédiate, non pas au monde « en soi », mais à notre perception de celui-ci ; par conséquent, comment pouvons-nous prétendre connaître le monde tel qu’il est ou même savoir qu’il existe ? Je ne vais pas discuter ici de la validité de cet argument, ni de la façon d’y répondre, parce que tous les scientifiques, quelles que soient les déclarations philosophiques qu’ils peuvent faire occasionnellement, acceptent qu’il existe bien un monde en dehors de leur conscience et qu’il y a moyen de le connaître, au moins en partie. Sinon ils ne feraient pas de science : tous les scientifiques admettent que, si une aiguille s’arrête sur un endroit précis d’un cadran à la fin d’une expérience, alors l’aiguille et le cadran « existent objectivement », « en dehors de leur conscience », et cela indépendamment de l’interprétation qu’ils donnent du résultat de l’expérience. En fait, tous les scientifiques admettent qu’on peut connaître « objectivement » des choses bien moins évidentes que la position d’une aiguille sur un écran, comme l’existence (passée) des dinosaures, le Big Bang, la circulation sanguine ou l’existence des atomes. Par conséquent, en ce premier sens (limité) du terme, la science est bien « matérialiste ».

La mécanique quantique

Mais quid de la mécanique quantique ? Bernard d’Espagnat a raison de souligner que bon nombre de pères fondateurs de cette théorie comme Bohr, Jordan ou Heisenberg (ceux qui sont souvent désignés comme faisant partie de « l’école de Copenhague ») ont fait des déclarations d’aspect idéaliste, du genre « la science n’étudie pas la nature, mais la connaissance que nous en avons ». Mais cet argument historique n’est pas très probant : il se pourrait que ces scientifiques aient mal apprécié (ou surestimé) la nature de leurs découvertes. De plus, d’Espagnat ne mentionne pas les noms d’Einstein, de Schrödinger, de de Broglie, de Bohm ou de Bell, qui sont aussi des physiciens éminents : ils ont également contribué au développement de la théorie quantique mais ont été (par moments dans le cas de de Broglie) des critiques de l’interprétation de Copenhague.

Quoi qu’il en soit, il y a un argument conceptuel et non historique qui devrait permettre de « séparer » les discussions sur la mécanique quantique et celles sur le matérialisme. Imaginons un expérimentateur qui prépare une expérience, contrôlée par ordinateur, qui quitte ensuite son laboratoire pour aller déjeuner et revient quand l’expérience est terminée. Au moment où il sort du laboratoire, aucun électron et aucun photon n’est émis, aucune mesure n’est faite et quand il rentre, tout est terminé et le résultat est imprimé sur une feuille de papier. Je ne connais aucun physicien qui, quelle que soit son interprétation de la mécanique quantique, nierait qu’une telle façon de procéder soit possible, au moins en principe.

Mais, à moins d’adhérer à une forme de parapsychologie à laquelle, de nouveau, aucun physicien ne croit, où se trouve l’intervention de l’esprit de l’expérimentateur dans cette expérience ? Il est parti déjeuner – quel rôle lui ou son esprit joue-t-il dans le laboratoire ? Bien sûr, le type d’expérience mise en place influencera le résultat, mais cette observation est tout à fait banale et est vraie quelle que soit la mesure que l’on fait, classique ou quantique : si une table n’est pas carrée, j’obtiendrai un résultat différent si je mesure sa longueur ou sa largeur et, si l’on veut, on peut dire que mon « choix » (de ce que je mesure), « influence mon résultat », mais c’est pour le moins une façon étrange de s’exprimer.

Action à distance et non-localité

À cela, un physicien partisan de l’école de Copenhague, ou Bernard d’Espagnat lui-même, pourrait répondre toutes sortes de choses : que, lorsque nous répétons plusieurs fois la « même » expérience, nous obtenons des résultats différents, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas prévoir ces résultats ; ou que nous ne pouvons pas complètement séparer l’appareil de mesure de ce qu’il « mesure » et que, par conséquent, les « mesures » ne mesurent pas, comme ce serait le cas pour la longueur d’une table, une réalité indépendante de l’appareil ; il faudrait alors plutôt parler d’interaction entre l’appareil et l’objet quantique qu’il « mesure ». Toutes ces questions, et bien d’autres, ont fait et font encore aujourd’hui l’objet d’âpres discussions entre physiciens, mais il est important de comprendre que ces discussions, pour importantes quelles soient, n’ont aucun lien, malgré les déclarations allant en sens contraire dues à certains physiciens, avec le problème qui nous occupe : en effet, tout cela concerne un processus parfaitement « objectif » et « indépendant de la conscience humaine », à savoir, pour reprendre notre exemple, ce qui se passe dans le laboratoire pendant que l’expérimentateur déjeune.

Bernard d’Espagnat mentionne également, semble-t-il à l’appui de ses thèses, le problème de la non-localité. De quoi s’agit-il ? Un des problèmes de la physique de Newton, qui le préoccupait fort, lui et ses contemporains, était celui de l’action à distance. D’après la théorie de la gravitation de Newton, si je bouge mon bras, j’influence instantanément le mouvement de tous les corps de l’univers ; bien sûr, cette influence est négligeable en pratique et, de plus, décroît avec la distance qui nous sépare de ces corps, mais, en principe, elle existe. Tout l’effort de la physique depuis Newton, qu’il s’agisse de la théorie électromagnétique de Maxwell ou de la relativité générale d’Einstein, a cherché, entre autres, et avec succès, à éliminer cette « action à distance ». Dans les théories de Maxwell ou d’Einstein, toutes les interactions (ou influences) entre des corps distants se propagent à une vitesse finie, au plus égale à celle de la vitesse de la lumière dans le vide. Seulement, voilà que la mécanique quantique a réintroduit une forme d’action à distance, désignée le plus souvent sous le nom de non-localité.

Cette « action » est très différente de ce qui se passait dans la mécanique de Newton et bien plus subtile que celle-ci ; on peut même dire qu’elle est « invisible », en ce sens qu’on ne peut la mettre en évidence qu’indirectement, ce qui a néanmoins été fait par le physicien John Bell. Cette action est tellement « invisible » que la majorité des physiciens nient tout simplement qu’elle existe. À tort selon moi, et, si je le comprends bien, selon Bernard d’Espagnat. Nous sommes donc d’accord sur cette question, et notre opinion est, sur ce sujet, fort minoritaire parmi les physiciens. Mais, ce qui m’échappe, c’est ce que cette question peut bien à voir avec le matérialisme. D’Espagnat a raison de souligner que le rejet des idées de Bell est sans doute motivé psychologiquement par un attachement à un atomisme naïf (si une forme d’action à distance existe, on ne peut plus décomposer le monde en éléments rigoureusement séparés les uns des autres), mais quelle portée philosophique cette observation psychologique peut-elle bien avoir ? Il y a belle lurette que des matérialistes un peu sophistiqués ont abandonné l’idée que la réalité doit être comprise en termes intuitivement clairs.

Matérialisme : un empirisme contre les vérités a priori

Venons-en au deuxième sens de matérialisme (c’est-à-dire la non-croyance en Dieu, en la vie éternelle, aux sorcières ou aux pseudo-sciences), auquel je ne vois pas Bernard d’Espagnat faire d’objections. La science est-elle matérialiste en ce sens-là également ? Oui, mais pour comprendre pourquoi, il faut d’abord situer convenablement l’impact philosophique des révolutions scientifiques. Celles-ci ont justifié ce qu’on appelle parfois en France le matérialisme méthodologique (si je comprends bien le sens de ce terme) et, dans le reste du monde, l’empirisme, c’est-à-dire l’idée qu’il n’existe pas de vérités purement a priori (ou, a fortiori, de vérités révélées). Nos discours sur le monde doivent tous, in fine, se justifier face au tribunal de l’expérience. Bien sûr, ce qui compte comme « justification expérimentale » est compliqué et dépend d’une foule de circonstances. Néanmoins, avant la révolution scientifique, l’attitude dominante vis-à-vis de la connaissance était radicalement différente (et elle l’est encore parmi la plupart des adhérents des religions). Était considéré comme vrai ce qui émanait de textes sacrés (convenablement interprétés), ou de la tradition, ou d’auteurs quasi-sacrés (comme Aristote).

Mais, pour revenir au matérialisme, à partir de la révolution scientifique et de son reflet dans la philosophie empiriste du 18e siècle, le problème de la croyance en Dieu, en une âme séparée du corps ou en une vie après la mort s’est posé d’une façon radicalement différente 2. En effet, l’absence totale de preuves empiriques en faveur de ces doctrines a mené à un scepticisme croissant, parmi ceux dont la démarche est scientifique et empiriste dans tous les domaines, y compris ceux de la « métaphysique » ou de la théologie.

Le « dessein intelligent » présuppose et n’explique pas

Donc, la science est bien matérialiste également dans ce deuxième sens. Notons au passage, pour bien illustrer la logique de cette position, que l’objection scientifique-empiriste à la théorie du « dessein intelligent » (qui semble plaire à la Fondation Templeton et à l’UIP, ainsi qu’aux signataires de l’article « Pour une science sans a priori » (Le Monde, 26 février 2006), parmi lesquels on retrouve Bernard d’Espagnat) 3 ne se fonde absolument pas sur les découvertes de Darwin ou sur un quelconque argument lié au Big Bang 4, mais sur le fait que postuler ce dessein pour expliquer tel ou tel aspect de la réalité revient à accepter une pseudo-explication, c’est-à-dire une explication qui présuppose plus que ce qu’elle explique. En effet, comparons l’idée du dessein intelligent avec ce que fait un scientifique lorsqu’il explique les propriétés des corps par leur composition atomique, leurs mouvement par les lois de l’attraction universelle ou les propriétés des organes vivants par celles de leurs gènes. Dans toutes ces situations, le scientifique explique des phénomènes multiples et complexes par un petit nombre de principes simples (les 92 atomes, les lois de Newton, les bases des gènes etc.) qui, de plus, ont des propriétés quantitatives et testables. Mais il n’y a rien de tel dans la notion de dessein intelligent. Il est seulement là pour boucher les trous, réels ou supposés, de la théorie scientifique contemporaine. Mais alors, pourquoi ne pas accepter que le monde est ce qu’il est, avec toutes ses propriétés inexpliquées, plutôt que d’accepter qu’il est ce qu’il est et, en plus, accepter l’existence d’un être « intelligent » dont la seule propriété connue est d’avoir rendu ce monde possible (ou de l’avoir créé) ? Ce que la révolution scientifique-empiriste nous a également apporté, c’est la distinction entre les théories ayant un contenu explicatif et celles qui n’en ont que la forme.

Matérialisme et matérialité des phénomènes mentaux

Quid, finalement, du troisième sens de « matérialiste », c’est-à-dire la matérialité des phénomènes mentaux ? Au risque de décevoir certains, je dirais que l’attitude scientifique est nuancée face à ce problème. D’une part, la démarche scientifique rejette la « métaphysique de la substance », c’est-à-dire l’idée que des concepts tels qu’esprit, substance « étendue » ou « pensante » ou encore âme, mais aussi matière (entendue comme un tout dénué de propriétés spécifiques) aient une valeur explicative. Ils n’en ont pas plus que celle de « dessein intelligent ». Les véritables concepts scientifiques sont insérés dans des chaînes causales et explicatives spécifiques et dépendantes de l’objet étudié. Mais d’autre part, elle suggère une attitude de « wait and see  », c’est-à-dire de suspension du jugement, par rapport à des assertions du type « dans l’avenir, la science montrera nécessairement que… » (par exemple, que les états mentaux se réduisent aux états physiques). Un empiriste accepte une assertion uniquement lorsqu’elle fait partie d’une théorie bien testée empiriquement, mais il n’existe pas à ce jour de telle théorie, du moins de théorie détaillée, sur le fonctionnement de l’esprit et encore moins sur le lien entre celui-ci et le cerveau. L’avenir nous dira si cette théorie peut exister, mais, justement, l’avenir est imprévisible et c’est retomber dans le dogmatisme que d’affirmer ce qu’il sera « nécessairement ».

Conclusion

D’un point de vue empiriste, le matérialisme a incontestablement joué un rôle historique important dans le combat contre le dogmatisme religieux et la métaphysique, mais il doit éviter de se muer à son tour en une forme d’apriorisme, en imposant des contraintes arbitraires à la recherche de vérités empiriques sur le monde. Néanmoins, si on le comprend sous une forme non dogmatique, le matérialisme est, avec l’empirisme, une philosophie issue de la révolution scientifique ; ces deux démarches se confondent alors plus ou moins et sont certainement unies face aux religions, aux métaphysiques et aux pseudo-sciences.

1 Nous laissons ici de côté les acceptions des termes comme matérialisme ou réalisme ayant peu à voir avec la démarche scientifique, objet de la discussion. Par exemple, le matérialisme comme « façon de vivre fondée sur la recherche des plaisirs et des biens matériels », ou le réalisme comme « aptitude à voir la réalité et en tirer les conclusions qui s’imposent », ou encore comme désignant une tendance artistique…

2 Dans la perspective sur l’histoire de la philosophie défendue ici, les associations dites « rationalistes » en France sont en réalité empiristes (je ne suggère évidemment pas qu’elles changent de nom, mais je veux simplement clarifier la terminologie).

3 Voir Science et pseudo-sciences n° 272, page 63, pour les tribunes publiées dans le journal Le Monde.

4 C’est une erreur, à la fois sur le plan tactique et sur le plan conceptuel, de combattre les théories sur le « dessein intelligent » avec des arguments scientifiques. Les bons arguments contre ces théories ont été développés par des penseurs comme Hume et les matérialistes du 18e qui ne connaissaient ni Darwin ni la cosmologie moderne. Cette erreur est malheureusement fort répandue de nos jours.

Publié dans le n° 273 de la revue


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L' auteur

Jean Bricmont

Physicien et essayiste belge, professeur émérite de physique théorique à l’université catholique de Louvain et membre (...)

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