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Peste aviaire et grippe humaine

Publié en ligne le 25 mars 2006 -

Depuis que la peste aviaire due au virus influenza hautement pathogène H5N1 n’est plus cantonnée à la région asiatique avec l’atteinte de la Russie, de la Turquie et de la Roumanie, nous avons assisté à une psychose. Cette réaction liée à nos « peurs alimentaires » provient certainement de l’amalgame systématique que les personnes mal informées ont pu faire entre une épizootie 1 avérée touchant des volailles domestiques et l’annonce d’une pandémie grippale chez l’homme qui ne pourrait être que la conséquence de cette épizootie de peste aviaire. C’est pourquoi il importe de bien connaître cette peste aviaire pour mieux comprendre les craintes des éleveurs et des vétérinaires mais aussi d’être prévenus que la grippe humaine reste une maladie redoutable pour la santé humaine.

Les virus influenza se décomposent en trois types et nombreux sous-types. Le virus H5N1 est l’un de ceux-là (voir encadré). Ils peuvent toucher de nombreuses espèces (homme, volailles, cheval...), certaines souches étant hautement pathogènes, d’autres faiblement.

La différence entre un virus hautement pathogène (IAHP) et un virus faiblement pathogène (IAFP) peut être aussi petite qu’un simple acide aminé dans le gène de l’hémagglutinine 2. Les virus IAFP sont rencontrés chez les oiseaux sauvages mais aussi chez les oiseaux domestiques (canards, oies, poules, dindons...). Chez les hôtes accidentels que sont les gallinacés, la réplication du virus IAFP peut s’accompagner d’erreurs, ce qui explique que certains virus IAFP de type H7 et H5 puissent être potentiellement pathogènes et que l’organisation mondiale de la santé animale (OIE) ait décidé de revoir les critères de déclaration obligatoire des virus influenza aviaires.

Le virus influenza est protégé dans les matières organiques (sécrétions nasales, fèces) et sa résistance est favorisée en milieu humide et froid. Ainsi le virus peut survivre pendant 105 jours dans le lisier en hiver. Dans les fientes de poulet, la survie des virus est d’environ un mois à 4°C et de 7 jours à 20°C, mais la chaleur permet d’inactiver les virus. Contrairement à la maladie observée chez les mammifères, la maladie aviaire résulte essentiellement d’une contamination par ingestion de matières fécales contaminées (eaux souillées principalement) alors que les grippes humaines ou équines sont surtout transmises par la voie respiratoire.

La dénomination de « peste aviaire » est liée à l’apparition brutale de cette affection et au taux de mortalité élevé observé : jusqu’à 100 % des volailles atteintes meurent en quelques jours d’une septicémie et non d’un « syndrome grippal ». Il s’agit d’une réelle catastrophe économique dans les élevages de volailles atteintes. La dinde est plus sensible que le poulet alors que le canard et certaines espèces d’oiseaux sauvages peuvent se révéler résistants. En fait, le pouvoir pathogène des virus influenza varie selon le type de virus et l’espèce affectée. Le virus s’est aussi révélé pathogène pour les félidés domestiques et sauvages. L’homme peut être contaminé exceptionnellement.

La peste aviaire

Depuis quelques années il a été constaté une augmentation des cas de peste aviaire dans les élevages de volailles. Par exemple, durant ces cinq dernières années, on a observé des épizooties provoquées par des virus H7 ou H5 en Italie (1999-2000), aux Pays-Bas (2003), avec contamination la même année de la Belgique (8 foyers) et de l’Allemagne (1 foyer) puis, à partir de décembre 2003, la Corée du Sud a déclaré une épizootie, suivie en janvier 2004 par le Vietnam, le Japon, Taiwan, le Cambodge, Hong Kong, le Laos, le Pakistan, la Chine, en février 2004 par l’Indonésie puis les Etats-Unis et, en mars 2004, le Canada. Ces épizooties n’ont pas été totalement éradiquées en Asie du fait de la difficulté de mettre en œuvre les moyens nécessaires dans les pays en voie de développement concernés. La persistance du virus influenza H5N1 asiatique très contagieux et hautement pathogène peut expliquer la contamination d’autres pays soit à partir d’échanges commerciaux, soit à partir des oiseaux migrateurs. Les oiseaux ayant pu contaminer la Turquie, la Croatie et la Roumanie semblent se diriger plutôt vers le Moyen-Orient et l’Afrique. Fin novembre, il faut espérer qu’il reste peu d’oiseaux pouvant atteindre la France avec ce virus H5N1 asiatique hautement pathogène. L’absence de foyers dans des pays plus à l’Est (Pologne, Allemagne...) est rassurante pour le moment.

Différents types de virus influenza

Les virus influenza sont classés selon leur type (A,B,C), le type A étant le plus fréquent. Tous les virus influenza A isolés chez les mammifères proviennent en fait du pool des gènes influenza aviaires, hébergés par les oiseaux migrateurs sans que ces derniers soient obligatoirement malades. Ces virus influenza A sont classés en sous-types en fonction des caractères antigéniques des glycoprotéines de surface, la neuraminidase (NA) et l’hémagglutinine (HA). Il existe 16 sous-types H et 9 sous-types N. Pratiquement toutes les combinaisons de sous-types H et N ont pu être isolées, ce qui témoigne de l’extrême variabilité antigénique de ces virus influenza A qui peuvent toucher de nombreuses espèces (homme, volailles, cheval...). Pour des raisons inconnues, les souches virales hautement pathogènes (IAHP) rencontrées chez les oiseaux sont de type H5 et H7 (éventuellement H9) mais la plupart des souches virales de type H5 et H7 sont faiblement pathogènes (IAFP)

Propagation du virus de la peste aviaire

On a souvent évoqué le fait que, les oiseaux migrateurs étant devenus sensibles au virus asiatique, ils ne pouvaient plus le propager facilement. Mais il existe de grandes variations dans le temps avec la composition de ce virus et la sensibilité des espèces aviaires atteintes ; le risque lié aux oiseaux migrateurs ne peut pas être sous-estimé. On évoque aussi l’hypothèse d’un retour au printemps du virus H5N1 après le mélange entre les différents oiseaux migrateurs de diverses origines en Afrique. Il faut espérer que les conditions environnementales en Afrique, en particulier la chaleur, éviteront ce risque.

Le plus grand risque viendra plutôt d’une importation frauduleuse d’oiseaux vivants, en particulier d’oiseaux de compagnie. Ceci a été observé avec la saisie de deux aigles en provenance de Thaïlande à l’aéroport de Bruxelles fin 2004 (apparemment en bonne santé mais porteurs du virus H5N1) ou avec la mort en Angleterre de canaris en quarantaine venant de Taïwan (il est vraisemblable que ces oiseaux venaient d’un autre pays mais la nationalité taïwanaise permettait leur exportation).

Apparition de la maladie dans un élevage

Les symptômes apparaissent après une incubation de 2 à 3 jours (parfois plus jusqu’à 14 jours dans les formes plus atténuées) et sont surtout remarquables pour leur grande variabilité.

Dans les formes suraiguës et aiguës, il s’agit d’une septicémie caractérisée soit par une mort brutale sans signes cliniques préalables soit par une évolution vers la mort après un à deux jours de prostration intense associée à des signes cutanés (oedème, congestion voire hémorragies puis nécrose au niveau de la crête, des barbillons et des pattes), digestifs (diarrhée), respiratoires (dyspnée intense) et/ou nerveux (incoordination locomotrice, paralysie, signes d’encéphalite).

Lorsque les signes cliniques sont localisés au tractus digestif ou à l’appareil respiratoire, il s’agit de formes atténuées dues à des virus IAFP n’entraînant pas de fortes mortalités dans les élevages. Il existe aussi des infections asymptomatiques selon la virulence de la souche virale ou la sensibilité de l’oiseau infecté.

La lutte contre la peste aviaire

La lutte contre la peste aviaire varie selon qu’il s’agit d’un virus hautement pathogène, ou d’un virus faiblement pathogène mais de type H5 ou H7, c’est à dire potentiellement pathogène. Dans le premier cas, les mesures sont celles dictées par la réglementation des maladies contagieuses. Dans le second cas, il importe de prendre des mesures de précaution pour éviter une mutation de ce virus potentiellement pathogène (surveillance des élevages et de l’avifaune pour évaluer le risque et éliminer les oiseaux domestiques porteurs par précaution). C’est pourquoi il est prévu de modifier la réglementation pour que les virus IAFP de type H5 ou H7 soient aussi soumis à déclaration. La vaccination ne peut être qu’exceptionnelle comme ce fut le cas en Italie il y a quelques années. Mais il pourrait être envisagé une vaccination des anatidés 3 domestiques permettant de leur éviter une contamination et/ou de limiter l’excrétion fécale d’un virus IAFP de type H5 ou H7 puisque ces virus peuvent être isolés sur notre territoire, à la condition d’avoir un vaccin efficace. Dans les pays asiatiques n’ayant pas pu endiguer la maladie, la vaccination a été mise en place mais l’efficacité de certains vaccins (chinois notamment) ne peut être garantie.

La France est indemne de peste aviaire depuis longtemps. Cela ne veut pas dire que nous sommes à l’abri puisque des pays voisins ont été atteints (Italie, Pays-Bas) et que la peste est actuellement à 3 000 km de notre pays. Cela justifie une épidémiosurveillance stricte (troupeaux, oiseaux migrateurs...) et de prévoir les moyens permettant de juguler rapidement une éventuelle épizootie. Le maillage de vétérinaires sanitaires dont nous disposons en France a fait ses preuves lors de la dernière épizootie de fièvre aphteuse.

Grippe humaine

Depuis 1997, certaines épizooties de peste aviaire ont été associées à une contamination humaine parfois fatale, ce qui n’avait jamais été observé auparavant (on ne classait pas la peste aviaire parmi les zoonoses 4).

Chez l’homme, les grandes pandémies de grippe meurtrière ont été rencontrées avec les virus H1N1 en 1918 (grippe espagnole), H2N2 en 1957 (grippe asiatique) et H3N2 en 1968 (grippe de Hong-Kong). Comme il existe 3 à 4 pandémies par siècle, les épidémiologistes nous prédisent depuis plus de 20 ans que nous sommes à la veille d’une nouvelle pandémie de grippe humaine meurtrière. Cette pandémie sera la conséquence de l’apparition d’un nouveau virus influenza grippal dont nous ne connaissons pas encore la composition en raison des multiples possibilités de combinaisons possibles, ce qui empêche la préparation d’un vaccin rapidement (il faut au moins 3 à 4 mois pour préparer un vaccin contre un virus identifié). C’est pourquoi, avec des mesures de biosécurité, les médicaments antiviraux (chimiothérapie) dirigés contre les virus influenza en général représenteront l’un des meilleurs moyens de lutte à la condition d’être utilisés suffisamment précocement.

Le retour des sorciers

Élizabeth Teissier lit la presse, écoute la radio et regarde la télévision. C’est sa plus sûre source de prédiction. L’annonce d’une probable grippe humaine, issue du virus de la peste aviaire qui aura muté et se sera transmis à l’homme, occupe une bonne place dans les médias. Il semble alors « raisonnable » de s’aventurer à une prédiction : « La question est : quel est le degré de probabilité et de vraisemblance, selon les astres, qu’une telle pandémie ne vienne assombrir les habitants de la planète dans les prochains mois ? » s’interroge l’astrologue sur son site Internet. Une pincée de Saturne « planète des épreuves, des séparations et de la mort, en dissonance avec Jupiter, comme en juillet 1918 » un zeste de Neptune, planète « de la dissolution et de la pollution – donc, également, des virus », sans oublier Pluton … Bref, les astres sont formels : « Alors, oui, je crains qu’une très mauvaise nouvelle ne nous attende en janvier 2006 concernant la grippe aviaire » 5

Enhardie par un jury de Sorbonne qui a accordé le statut de thèse de sociologie pour ce genre de propos, la voici s’aventurant maintenant dans la santé publique en proposant ses services : « Tous les scientifiques sont persuadés que nous vivrons une pandémie, mais ne savent pas quand. L’astrologie peut, elle, prédire le moment, mais pas quantifier les conséquences. Nous devrions travailler ensemble... ».

J.-P. K.

Cependant, on ne peut que regretter le choix du terme « grippe aviaire » retrouvé dans tous les médias pour annoncer les mesures de précaution concernant à juste titre la lutte contre cette future pandémie de grippe humaine. On pourrait ainsi penser que le virus H5N1 asiatique sera le responsable de cette pandémie. Or ce virus ne s’est adapté ni à l’espèce humaine (il n’y a pas eu de contamination interhumaine avérée et le virus cultive très difficilement sur des cellules trachéales humaines) ni à l’espèce porcine (les facteurs de réceptivité aux virus grippaux sont très proches chez l’homme et le porc qui joue souvent un rôle d’amplificateur dans les épidémies de grippe humaine). Le terme de « grippe aviaire » avait été utilisé dès 1997 lors de la première observation de 6 cas humains mortels à Hong-Kong liés à une contamination par un virus influenza H5N1 pour lequel on constatait pour la première fois le franchissement de la barrière d’espèce entre les volailles et l’homme. Puis il y a eu une épizootie hollandaise de peste aviaire au printemps 2003 due à un virus H7N7 qui a provoqué des cas inhabituels de transmission humaine. Il s’agissait alors surtout de conjonctivites (une centaine de cas) avec un seul cas mortel douteux (le vétérinaire atteint avait aussi visité des élevages de perroquets atteints de psittacose et n’avait pas reçu le traitement antibiotique spécifique de cette autre infection). Il y a eu ensuite 66 cas mortels sporadiques en Asie depuis fin 2003 jusqu’à ce jour. Il faut comparer le nombre de ces décès causés par le virus H5N1 asiatique sur une période proche de deux ans sur une population dépassant le milliard de sujets au nombre annuel de morts dus à la grippe humaine non pandémique chaque année. Ainsi, en France ce nombre est en moyenne de 2500 personnes par an lors de grippe non pandémique. Transformation du virus H5N1 en grippe humaine Certes, on ne peut pas exclure le risque d’un réassortiment viral à partir du virus H5N1 hautement pathogène pour les volailles asiatiques, mais ce n’est pas une raison pour faire un amalgame systématique entre l’arrivée d’une peste aviaire en Europe (ou « grippe aviaire ») et le risque d’une pandémie de grippe chez l’homme. Lorsque l’on voit sur nos écrans les mesures prises en santé animale et ensuite les stocks d’antiviraux gardés par l’armée, il y a de quoi favoriser un tel amalgame. Le problème de la peste aviaire est spécifiquement animal (et on doit espérer qu’il le restera) et celui de la pandémie humaine à venir n’aura peut-être aucun rapport avec le virus H5N1 asiatique (espérons-le aussi). La vaccination contre la grippe classique ne protégera pas contre la pandémie à venir, mais elle peut représenter dans les pays infectés un moyen de prévention contre un éventuel réassortiment viral.

1 Maladie contagieuse atteignant simultanément de nombreux animaux. L’équivalent d’une épidémie chez les animaux.

2 Substance ou anticorps entraînant une agglutination de certains globules rouges spécifiques.

3 Oiseaux palmipèdes regroupant les canards, les oies, les tadornes et les cygnes.

4 Terme désignant les maladies infectieuses ou parasitaires affectant principalement les animaux, transmissibles à l’homme par les animaux et réciproquement. Ex : tuberculose, rage, brucellose...

5 Interview réalisé par « Le Matin on-line » (Suisse) du 22 novembre 2005. https://www.lematin.ch/

Publié dans le n° 270 de la revue


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L' auteur

Jeanne Brugère-Picoux

Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et (...)

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