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L’effet Flynn : aller et retour

Publié en ligne le 24 avril 2019 - Cerveau et cognition - Psychologie

Les études sur le QI (quotient intellectuel) avec des effectifs assez nombreux et poursuivies assez régulièrement dans le temps permettent d’étranges et troublantes découvertes. L’effet Flynn et depuis peu l’anti-effet Flynn en sont les plus remarquables exemples. En deux mots et sans prendre aucune précaution (elles viendront plus loin) : l’intelligence humaine aurait régulièrement augmenté au vingtième siècle, mais depuis 1995, elle baisserait.

James Flynn, né en 1934 à Chicago, est professeur émérite en sciences politiques à l’université d’Otago en Nouvelle-Zélande. Ses recherches sur le QI sont mondialement reconnues et discutées ; on nomme « effet Flynn » l’augmentation régulière du QI qu’il contribua à documenter et à analyser dans de nombreux articles et livres (par exemple [4]).

On peut penser ce qu’on veut des tests de QI et en particulier qu’ils ne mesurent pas l’intelligence humaine... mais seulement « la réussite aux tests de QI ». Il n’empêche que si des données robustes et concordantes montrent que pendant toute une période cette réussite s’est accrue, puis qu’elle s’est mise à reculer, cela est intrigant. La réalité de l’effet Flynn n’est plus discutée, celle de l’anti-effet Flynn l’est encore un peu. La plupart des spécialistes dont Flynn lui-même y accordent du crédit, mais en France, Franck Ramus et Ghislaine Labouret pensent qu’il faut attendre avant d’avoir une certitude sur sa réalité et préfèrent envisager un simple arrêt de l’effet Flynn (voir [6]).

Tout cela amène chacun de nous à se poser des questions sur les causes des progrès des scores de QI, et sur ce qui pourrait conduire à son inversion ou à son arrêt. Avant de les évoquer, présentons, en prenant maintenant quelques précautions, ce qui a été mesuré et observé.

De nombreux tests de QI, dont en particulier ceux utilisés par les militaires, montrent qu’année après année s’est produite une légère augmentation des résultats moyens qui a été d’environ 0,3 point par an aux États-Unis pour le test de Weschsler à base de tableaux qu’il faut compléter en comprenant leur structure logique 1. La croissance des performances moyennes a été observée pour tous les tests de QI, toutes les tranches d’âge, et dans tous les pays industrialisés modernes, avec des rythmes un peu différents selon les tests et les groupes mesurés. La valeur mesurée a varié linéairement depuis les premières mesures de moyennes jusqu’à la fin des années 1990 (voir [5]). Des évolutions semblables pour des tests concernant les capacités d’attention et la mémoire ont été observés.

Cependant, au milieu des années 1990, un retournement semble s’être produit dans certains pays. L’effet anti-Flynn (baisse des résultats moyens aux tests de QI) est net en Scandinavie, en Grande-Bretagne et en Allemagne [2],[3]. Pour la France [1] et l’Australie, un déclin des résultats a aussi été noté, mais demande à être confirmé. Le cas des États-Unis est particulier puisqu’une augmentation des scores moyens aux tests continue d’être observée, les progrès des Noirs étant plus importants que ceux des Blancs. Quant aux pays en voie de développement, pour eux pas d’inversion non plus, les progrès semblent se poursuivre [2].

Nombreux sont les facteurs évoqués dans les discussions sur l’effet Flynn et l’anti-effet Flynn. En voici une liste. Il y a bien sûr les conditions de vie – nourriture, habitat, hygiène – en progrès ou cessant de progresser. L’éducation agit bien évidemment, et si l’anti-effet Flynn est confirmé, on s’interrogera sur nos systèmes éducatifs. La plus ou moins grande stimulation cognitive de la vie quotidienne et des environnements professionnels et les exigences plus ou moins fortes créées par les échanges sociaux produisent des effets sur les individus et donc vraisemblablement sur les scores de QI. Les conséquences d’une sélection génétique favorable ou défavorable sont discutées, mais on considère qu’il n’est pas raisonnable de croire que, sur des échelles de temps aussi courtes, des modifications importantes du génome puissent avoir lieu. Les mélanges de populations liés à l’immigration et les taux de natalité différents des groupes sociaux sont des facteurs à prendre plus au sérieux. Les perturbateurs endocriniens et autres modifications de notre environnement sont considérés par certains comme déterminants, mais la question est controversée. L’utilisation massive d’outils électroniques nuisant en particulier à l’activité de lecture ou au contraire favorisant le développement des capacités que mesurent les tests est bien évidemment évoquée. La taille moyenne des familles est peutêtre aussi à prendre en compte. Réussir à démêler tous ces facteurs et reconnaître ceux qui ont un rôle vraiment déterminant sera difficile et demandera beaucoup du temps... si l’on y arrive.

L’avis – car il ne s’agit pas d’autre chose aujourd’hui – de James Flynn est intéressant à connaître. Il ne retient semble-t-il que quelques facteurs de la liste. Citons-le (voir [3]) :  « Jusqu’à assez récemment, nous avions une proportion satisfaisante d’adultes dans les familles, un taux de scolarisation élevé et un niveau scolaire en progrès, des emplois exigeants sur le plan cognitif, une meilleure santé et des conditions de vie améliorées pour les personnes âgées. Tout ceci a entraîné d’importants gains de QI pendant plusieurs générations. Les mêmes facteurs peuvent maintenant produire des effets inverses. Le nombre moyen d’enfants à la maison a baissé en particulier à cause du plus grand nombre de foyers monoparentaux. Même si les parents des classes moyennes ont utilisé toutes sortes de dispositifs pour enrichir cognitivement l’environnement préscolaire, une limite a été atteinte et elle concerne aussi les taux et la durée de la scolarisation. Par ailleurs, l’économie offre peut-être moins d’emplois exigeants sur le plan cognitif au profit d’emploi de services plus nombreux. [...] Les progrès très nets de QI au fil du temps n’ont jamais été inscrits dans le ciel comme quelque chose d’éternel, comparable à la loi de la gravité. Ils sont soumis aux évolutions sociales. S’il y a un déclin, nous ne devons pas être étonnés. Au cours du XXe siècle, la société a intensifié ses exigences de compétences et le QI a augmenté. Au XXIe siècle, si la société réduit ses demandes de compétences, le QI diminuera. »

Il faudra dans les années à venir déterminer plus précisément les variations en cours pour comprendre encore mieux les phénomènes en jeu. Lier les variations du QI aux efforts demandés à chacun et au plus ou moins grand confort dont nous bénéficions est peut-être un peu simplificateur, mais pas absurde au fond : le bonheur de l’humanité produirait son abêtissement !


Références

- 1 | Dutton E, Lynn R, “A negative Flynn Effect in France, 1999 to 2008–9”, Intelligence, 2015, 51 :67-70.

- 2 | Dutton E, van der Linden D, Lynn R, “The negative Flynn effect : 6 REGARDS SUR LA SCIENCE / A systematic literature review”, Intelligence, 2016, 59 :163-169.

- 3 | Flynn J, Shayer M, “IQ decline and Piaget : Does the rot start at the top ?”, Intelligence, 2018, 66 :112-121.

- 4 | Flynn J, Intelligence and human progress : The story of what was hidden in our genes, Elsevier, 2013.

- 5 | Neisser U, “Rising scores on intelligence tests : Test scores are certainly going up all over the world, but whether intelligence itself has risen remains controversial”, American scientist, 1997, 85.5 :440-447.

- 6 | Ramus F, Labouret G, « Demain, tous crétins ? Ou pas », Cerveau et Psycho, juin 2018, 100 :46-49. Voir les très intéressants échanges sur : scilogs.fr/ramus-meninges/demain-touscretins-ou-pas


Thème : Cerveau et cognition

Mots-clés : Psychologie

Publié dans le n° 326 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Delahaye

Professeur d’informatique à l’université de Lille et (...)

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