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Pour en finir avec le mythe d’Albert Einstein

Publié en ligne le 8 novembre 2019
Pour en finir avec le mythe d’Albert Einstein
Jean-Marc Ginoux
Éditions Hermann, 2019, 304 pages, 23 €

Le titre de l’ouvrage de Jean-Marc Ginoux, docteur en mathématiques appliquées et en histoire des sciences, laisse penser qu’il s’agit d’une instruction à charge destinée à mettre un terme à la réputation de génie d’Einstein. L’ouvrage étant construit en grande partie sur des articles du New York Times, on n’y trouve aucune information inconnue du grand public. De toute façon, la vie d’Einstein a déjà été si abondamment scrutée qu’il est pratiquement impossible d’y dénicher un fait inédit. J. M. Ginoux lui-même a fait récemment paraître Albert Einstein : une biographie à travers le temps qui compilait une impressionnante masse de reportages et de chroniques du New York Times.

Pour mettre l’homme Einstein face à son mythe, ce livre comporte neuf chapitres indépendants qui peuvent se lire dans n’importe quel ordre : le vérificateur de brevets ; la relativité restreinte ; le pacifisme ; la relativité générale ; la famille ; les femmes ; la politique ; la religion et la presse. Deux seulement relèvent stricto sensu de la science, alors qu’il existe d’autres contributions scientifiques importantes d’Einstein, notamment celle sur l’effet photoélectrique qui lui a valu le prix Nobel de physique (1921).

Dans les premières pages de cet ouvrage, l’auteur s’attaque à l’idée qu’Einstein travaillait en 1905 en solitaire au bureau des brevets à Berne, loin des milieux universitaires. Ensuite, il conteste l’antériorité du savant dans la découverte de la relativité restreinte. En s’appuyant sur Jean-Paul Auffray 1, il suggère qu’Einstein s’est largement inspiré d’Henri Poincaré, tout en omettant de citer sa source. Il reproche également au savant une attitude hypocrite en 1914 à l’occasion de l’ « Appel au monde civilisé », déclaration par laquelle 93 intellectuels allemands manifestèrent leur soutien à leur gouvernement et à leur armée, malgré les exactions perpétrées lors de l’occupation de la Belgique. Parmi les signataires de cet appel figurent Max Planck (prix Nobel de physique 1918), Walther Nernst (prix Nobel de chimie 1920) et Fritz Haber (prix Nobel de chimie 1918), trois amis d’Einstein.  « Cessa-t-il toute relation ou collaboration avec eux ? » se demande J. M. Ginoux.  « Absolument pas » répond-il, éclairant ainsi sa pensée :  « Devant cette situation, comme devant beaucoup d’autres, Einstein fit preuve d’une certaine largeur d’esprit qui lui permit de concilier ses propres convictions et ses intérêts personnels. » Puis, un peu plus loin, l’auteur condamne encore une volte-face d’Einstein. En effet, ce dernier refusa en septembre 1933 de soutenir deux objecteurs de conscience belges en donnant cette raison :  « Si j’étais Belge, je ne refuserais pas le service militaire dans les circonstances actuelles [Note : Hitler venait d’accéder au pouvoir] […] Cela ne veut pas dire que je renonce à mes précédentes opinions. Je ne désire rien de plus que de voir venir le moment où le refus du service militaire sera le moyen de lutte le plus efficace pour le progrès de l’humanité. » Dans ce cas précis, il me semble que la critique est déplacée : on devrait ici plutôt vanter la clairvoyance d’Einstein à propos de la menace hitlérienne sur la Belgique.

Dans le chapitre sur la relativité générale, l’auteur décrit sobrement l’un des épisodes les plus magnifiques de l’histoire des sciences. En novembre 1919, à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que les fûts des canons sont encore chauds et qu’est encore vif le nationalisme qui vient de ravager l’Europe, les savants anglais, après avoir étudié la déviation de la lumière solaire lors d’une éclipse, proclament la victoire scientifique de l’Allemand Einstein (donc d’un ennemi) sur Newton, la gloire de leur patrie anglaise. C’est un geste admirable ! C’est à cet instant précis que l’on date la naissance du mythe d’Einstein, homme qui sera désormais admiré et adulé par la presse. Malheureusement, c’est aussi à ce moment qu’apparaissent ses détracteurs, dont le seul mobile est l’antisémitisme. J.-M. Ginoux expose très bien leurs menées, celle d’Arvid Reuterdhal 2 qui attribue la théorie de la relativité générale à un obscur Américain, un certain Kinertia 3 ; celles de l’ardent défenseur de l’idéologie nazie, Philipp Lenard (prix Nobel de physique 1905), associé à Ernest Gehrcke 4 et Oscar Edward Westlin 5, qui la concèdent plutôt à Johann Georg von Soldner 6 dont le plus insigne mérite est d’être Allemand. Il faut remercier l’auteur d’avoir rappelé un fait oublié : la relativité fut également proscrite d’enseignement en Union soviétique, accusée d’être une  « théorie bourgeoise. »

Après le quatrième chapitre, le contenu du livre ne correspond plus à son titre. L’auteur, en situant chaque thème dans son contexte, expose d’une plume légère et habile les positions d’Einstein sur le pacifisme, sur la paix mondiale, sur la religion, sur son refus d’être président d’Israël, sur sa résistance courageuse au maccarthysme. Il retrace aussi la vie d’un homme certes exceptionnel, mais empêtré dans des difficultés d’autant plus pénibles à vivre qu’elles étaient encore inhabituelles à son époque : un divorce problématique, des relations difficiles avec ses enfants, des liaisons extraconjugales et des amours frustrées…

En plus d’une table des matières détaillée, le livre contient une chronologie très utile de la vie d’Einstein, une bibliographie bien fournie ainsi qu’un index des noms propres et des concepts.

Ce livre passionnant devrait intéresser toute personne qui aime l’Histoire et les sciences, et figurer dans toutes les bibliothèques.

1 Auffray JP, Einstein et Poincaré – Sur les traces de la relativité, Le Pommier, 1999.

2 Arvid Reuterdahl (1876-1933), savant américain d’origine suédoise et professeur au Département d’ingénierie de l’université de Saint Thomas (Saint Paul, Minnesota).

3 Kinertia est le pseudonyme de Robert Stevenson, dont on sait seulement qu’il aurait vécu en Californie. Ingénieur dans une mine aurifère en 1866, il éprouva personnellement une expérience de chute libre dans un ascenseur : il s’est laissé tomber depuis la moitié du puits, avant de ralentir sa course. Il a  « ainsi compris que l’accélération est la cause immédiate du poids » p. 123). Voici pourquoi Arvid Reuterdahl lui attribue la découverte du « principe d’équivalence »

4  « Ernest Gehrcke (1878-1960) était physicien expérimental allemand, directeur de l’Institut impérial de Berlin. »p. 126)

5  « Oscar Edward Westlin (1848-1930) était un ingénieur suédois, professeur d’ingénierie mathématique à l’Institut royal de technologie de Stockholm. »p. 126)

6 Johann Georg von Soldner (1776-1833), physicien et astronome allemand. En 1801, en utilisant la théorie de Newton, il calcule la valeur de la déviation d’un rayon de lumière par la gravitation du Soleil. Il obtient 0,84” d’arc, la moitié de celle prévue par Einstein et mesurée en 1919 par les savants anglais : 1,75”.

Publié dans le n° 329 de la revue


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Auteur de la note

Arkan Simaan

Agrégé de physique, historien des sciences et romancier, (...)

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