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Point de vue

Les matières premières minérales : des produits comme les autres ?

Publié en ligne le 23 janvier 2014 -
par Alain Cheilletz - SPS n° 305, juillet 2013

Les matières premières minérales existent en quantités non limitées à notre échelle, et l’accès à de nouveaux gisements dépend en grande partie des moyens technologiques mis en œuvre et des conditions économiques (voir l’article « Y a-t-il vraiment un risque d’épuisement des ressources ? » dans ce numéro de Science et pseudo-sciences).

Peuvent-elles pour autant être considérées comme un produit de base commercialisable comme les autres ? La réponse est non, malgré les efforts des cercles économiques pour transférer cette ressource naturelle dans le clan des produits de base ou de consommation courante (commodities en anglais). Les raisons en sont multiples.

La fixation des prix

En premier lieu, la fixation du prix des matières premières par les grandes bourses de valeur spécialisées (London Metal Exchange, par exemple) obéit à une nécessité de marché d’échange des métaux, dirigée par les entreprises de commerce spécialisées (les traders) à vocation uniquement commerciale. Le prix moyen d’une substance correspondant à sa disponibilité naturelle (rareté), au coût d’extraction et à la loi de l’offre et la demande. La baisse des coûts d’exploitation par augmentation de la productivité des sites d’exploitation (augmentation des volumes extraits dans les mines à ciel ouvert en particulier) permet la mise en exploitation de nouveaux gisements et l’adaptation permanente de l’offre à la demande croissante. Sur le long terme, et pour ce qui concerne les matières premières minérales les plus usuelles (métaux de base), les prix suivent généralement une courbe moyenne parallèle à l’inflation.

La vision spéculative du marché des matières premières s’appuie quant à elle sur la notion de cycle ou super-cycle [1] pour répondre au besoin de prévision des investisseurs spécialisés et donc garantir les profits des fonds institutionnels de placement sur ce marché. Cette vision ne peut cependant, à elle seule, répondre sur le long terme au besoin des industries de base et de transformation, dont la sécurité des approvisionnements et la maîtrise des coûts des matières premières sont des nécessités vitales.

Le recours aux marchés ?

Cette divergence apparaît clairement dans la stratégie de plusieurs grands groupes industriels qui préfèrent, aujourd’hui encore, une intégration verticale de leurs activités (de l’extraction de la matière première au produit final) à une dépendance complète aux marchés. En Europe, les exemples d’AREVA, ou d’Arcelor Mittal sont très démonstratifs. On peut également relever les investissements, en cours, de Bolloré dans les gisements de Lithium (pour les batteries d’automobile), ou de Volkswagen pour les terres rares. Pour ces entreprises industrielles, la régularité de l’approvisionnement à coûts d’exploitation maîtrisés et prévisibles est largement préférable à la position sur la courbe d’un cycle calculé en référence au cours du London Metal Exchange. Les leçons de l’histoire [2] illustrent clairement ce constat (voir encadré).

Des prix sensibles à certaines décisions politiques

Des décisions politiques majeures peuvent aussi, dans certains cas, peser lourdement sur le prix des matières premières en dehors de toute considération de marché. Ce fut le cas par exemple lorsque le président Nixon dénonça les accords de Bretton Woods en 1971 et la parité or/dollar, faisant bondir instantanément le cours du métal précieux de 35 $ à 350 $ l’once. Les politiques de soutien des cours, de taxation des importations (pour préserver une ressource locale), ou de stockage et déstockage sont également des outils de régulation des prix très souvent utilisés lorsque la nécessité s’en fait sentir. Nous sommes là bien loin des fondamentaux du marché des produits de base, y compris dans une économie libérale.

L’accès aux matières premières dans l’histoire
Rencontre entre Roosevelt et Churchill. Crédit : U.S. Naval Historical Center

Dans une déclaration commune du président Roosevelt et du premier ministre Churchill en date du 12 août 1941, il est spécifié au point 4 que « les États-Unis et le Royaume-Uni entreprendront de favoriser l’accès de tous les États, grands ou petits, vainqueurs ou vaincus, et sur un pied d’égalité, au commerce et aux matières premières du monde nécessaires à leur prospérité économique »1. En ce qui concerne les vaincus, il est aujourd’hui reconnu que la stratégie d’Hitler lors de son offensive en Russie visait à une percée sur le front sud afin d’occuper rapidement les champs pétroliers de la Caspienne. C’est sa défaite à Stalingrad qui scella le sort de l’armée allemande. Lors de la construction des empires coloniaux (XIXesiècle et début du XXesiècle), l’Angleterre soutenue par la France avait écarté l’Allemagne de l’accès aux gisements de matières premières. Peut- être Winston Churchill, lorsqu’il rédigea le point 4 de la déclaration d’août 1941, avait-il reconnu les errements de la politique étrangère de l’Angleterre au XIXesiècle (fragmentation de l’Europe, domination coloniale) qui conduisirent aux épouvantables guerres fratricides européennes.

1Mémoires de guerre, 1941-1945, Winston Churchill, Tallandier Éd., 2010.

Quelle stratégie industrielle pour un pays comme la France ?

La libéralisation des échanges a aujourd’hui théoriquement ouvert l’accès aux gisements de matières premières à tout investisseur (la plus grande manifestation mondiale sur ce thème réunit tous les ans 25 000 personnes à Toronto). Des prises d’intérêt importantes sont ainsi réalisées par des majors internationales, quel que soit le pays d’origine ou le pays cible. Les cas de la Chine en Afrique, en Amérique du Sud et au Canada (9,2 milliards $ dans 33 opérations minières à l’étranger en 2009-2010 [3]), ou du Brésil en Afrique et en Nouvelle-Calédonie constituent une nouveauté dans le paysage mondial. Plus modestes, mais tout aussi efficaces, sont les investissements de capitaux français dans des projets miniers en Russie, au Maghreb ou en Amérique du Sud.

Pour ce qui concerne la France, quelles stratégies peuvent être envisagées aujourd’hui ? L’exploration de nouvelles ressources comme celles des fonds de mer ? Avec quels partenaires internationaux ? Des prises de participation dans des gisements en cours de développement ? La création d’opérateurs nouveaux sur des objectifs nationaux ou européens ? Les réflexions sont en cours notamment dans le cadre d’une éventuelle stratégie de réindutrialisation de notre pays. Et dire que dans les années soixante, le portefeuille d’actifs miniers de la Banque Rothschild était équivalent à celui de Rio Tinto (groupe minier anglo-australien, à la 4eplace mondiale en 2009) ! L’activité minière, en raison de sa nature, est une industrie de base qui se caractérise par une forte résistance à la délocalisation. Pourquoi ne pas utiliser les potentiels de notre pays dans ce domaine, territoires d’outre-mer compris, pour reconstruire quelques germes de développement économique ?

Références


[1] « Cycles et super-cycles dans le domaine des matières premières : principaux déterminants et conséquences ». C. Hocquard et J.C. Samama, Société de l’Industrie Minérale, n° 29, Mars 2006.
[2] Mythes et légendes économiques, Economica Ed., 2007.
[3] Influence croissante de l’Asie dans la production minière mondiale, Deloitte et Touche, Montréal, 2010.

Publié dans le n° 305 de la revue


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