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Le cerveau est-il sexué ?

Publié en ligne le 13 août 2005 - Littérature - Science - SVT

Positions et faits couramment admis

La présentation [faite par Agnès Lenoire] du livre « Cerveaux, sexe et pouvoir » (Science et pseudo-sciences, mai 2005) me donne envie de le lire. « Cet ouvrage critique » et démystificateur, selon vous, semble en effet aller à l’encontre d’un certain nombre de positions et de faits assez couramment admis. La description que vous en faites amène à penser que ses auteurs s’opposent aux idées qui mettent en avant une certaine spécificité sexuelle.

Blancs, noirs, hommes, femmes.

Pourtant, si on en croit Albert Jacquart, génétiquement parlant, l’écart entre un homme et une femme est bien plus important qu’entre un blanc et un noir. Est-ce alors interdit de penser que les spécificités organiques, hormonales et fonctionnelles ont une influence sur le comportement.
Vous abordez la question de « la bonne lecture » d’une carte par l’homme, compétence opposée au « bavardage » des femmes. Présenter les choses ainsi nourrit certainement l’idée que l’on dévalorise un sexe par rapport à l’autre. [...]

Juste des tendances...

Quittons le domaine des « on dit » pour celui de l’expérience. Je pratique la randonnée pédestre depuis plus de dix ans et organise régulièrement des sorties d’orientation. Je constate que les individus des deux sexes obtiennent des résultats identiques, mais en utilisant des stratégies différentes. Les hommes se servent plus de la carte et les femmes de repères visuels. On ne peut pas dire « les femmes gèrent moins bien l’espace ». Elles le gèrent autrement, c’est tout. Bien entendu, il s’agit de tendances.
Dans bien d’autres domaines encore, on peut mettre en évidence certains « penchants » différents selon le sexe. [...] La spécificité est au centre du débat entre les partisans de l’universalisme et ceux qui défendent une certaine identité de genre. [...]
Alors, on refait l’éternel débat entre l’inné et l’acquis.

L’environnement, contrainte plus simple que la génétique ?

Le conditionnement, l’environnement, l’apprentissage, expliqueraient tout ? Pas si simple. Si, comme vous dites, à force de répétition, « les femmes progressent et rattrapent les hommes » en matière d’orientation, c’est qu’il y a au départ une différence. [...] Il est vrai que le « déterminisme » fort présente des risques pour la démocratie. Mais l’idée que la société (les hommes diraient les féministes) formate les individus selon le sexe ne me paraît pas non plus être de nature à faire avancer la compréhension de l’humain. Qu’il existe des caractères propres à chaque genre n’implique pas forcément un jugement qualitatif. Reconnaître la noirceur ou la blancheur d’un épiderme n’entraîne pas obligatoirement une attitude raciste.
[...] Si l’ouvrage que vous citez prétend déranger « certains hommes, de ceux qui restent attachés aux différences sexuées de comportement qui conforte leur statut », il ne faudrait pas dans ce cas oublier les femmes. Pour s’en rendre compte, il suffit de citer les arguments, de la Gauche Plurielle à Gisèle Halimi, pour expliquer la parité en politique.

La femme est l’avenir de l’homme.

Ajoutons à cela le sondage qui fait apparaître que « 66% des français sont tout à fait ou plutôt d’accord pour estimer que s’il y avait davantage de femmes en politique le pays serait mieux gouverné ». L’idée que les femmes allaient faire de la politique « autrement » justifiait ainsi les mesures protectionnistes imposées aux partis en faveur des femmes. Et bien sûr, la pensée universaliste en a pris un sacré coup malgré l’opposition de certaines féministes (peu nombreuses) comme Elisabeth Badinter.

Concept généreux et réversible

On voit bien que tout cela n’est pas si simple et peu déboucher sur des contradictions. L’égalité est un concept généreux. Ce n’est pas pour rien qu’il figure au fronton de la République. Mais le but est moins de gommer les différences que de permettre à chacun de choisir sa voie selon ses aptitudes, mais aussi selon ses goûts, et de pouvoir en changer. La diversité n’est associée à l’inégalité que si l’on y met un jugement de valeur. A y regarder de près, masculin et féminin ne sont peut être pas interchangeables dans tous les domaines. Et alors ?
Bien cordialement
Henri L’Helgouac’h (Finistère)

Réponse de l’auteure de la note

Merci pour votre lettre qui montre l’intérêt que vous portez à ce que nous écrivons, ce qui nous fait plaisir.
La description que je fais du livre ne montre pas à « penser que les auteures s’opposent aux idées qui mettent en avant une certaine spécificité sexuelle ». Elles affirment juste que cette spécificité n’est pas dans le cerveau, qu’elle n’est pas motrice de comportements. Je crois avoir été précise sur ce point : il ne s’agit pas de remettre en cause le constat des différences, mais de remettre en cause l’origine de ces différences. Albert Jacquard affirme que, génétiquement, il y a plus de différences entre un homme et une femme qu’entre un blanc et un noir ? Il a bien raison ; et pour des raisons toutes biologiques évidentes. En effet, sans être biologiste, on imagine aisément l’appareillage génétique important mis en œuvre dans l’organisme, au cours de la gestation, pour fabriquer un garçon ou une fille. Les hormones sexuelles qui transforment le corps, le modèlent à l’adolescence, mettent en place la spécificité reproductive de chacun et chacune. Ce bagage là est en effet énorme, mais quel lien avec les capacités intellectuelles et comportementales de chacun des sexes ? Vous n’en trouverez aucun qui soit appuyé par une démonstration scientifique.
Jacquard a dit cette phrase pour faire reculer le racisme, pas pour isoler une spécificité sexuelle des femmes...

Des constats qui se confondent avec des capacités innées.

Votre expérience de la randonnée montre à quel point les comportements sont dictés par les « habitus » acquis dans l’enfance, confortés par nos semblables adultes, désireux de trouver dans le regard de l’autre l’approbation, sauf réaction d’analyse critique.
Je suis institutrice en classe de tout-petits ( 2 à 4 ans), et je peux vous dire que les différences de comportement, au départ, n’existent pas. Dans aucun domaine. Les différences s’installent progressivement, au fur et à mesure du conditionnement opéré par l’entourage.
Les parents n’ont aucune intention consciente de modeler leur enfant, et ils s’en défendent. Mais je les observe de l’extérieur, et je vois que leur attitude est un modèle du genre : attendrissement, ou fatalisme, devant la turbulence d’un garçon, qui sera alors autorisé à passer du temps dans des activités motrices. Il sera d’ailleurs vite propulsé dans un club de sport, où ses capacités pour l’orientation seront grandies, grâce à une gestion intensive de l’espace, quel que soit le sport.

Devant une fille turbulente, les appels au calme des parents se multiplient, l’inquiétude monte. Non autorisée aux explosions, une fille s’occupe à autre chose : elle s’installe, dessine, écrit, réfléchit. Les filles forment le meilleur corpus intellectuel de nos classes.

Cerveau plastique, rôles interchangeables.

Ces schémas, très présents il y a trente ans (quand j’ai débuté dans l’enseignement) tendent à s’effacer doucement sous la pression des femmes qui revendiquent une autre façon de vivre, et aux nouveaux pères, qui n’hésitent plus à adopter des habitudes traditionnellement féminines. Les différences des comportement, que personne ne nient, disparaîtront avec l’adoption d’une autre culture. Le processus est lent mais il est sûr. Je le vois à l’œuvre et je m’en réjouis.
Tous les biologistes vous le diront : le cerveau se caractérise par sa plasticité extraordinaire ; il est acrobate des apprentissages. Alors si les femmes apprennent à lire une carte qu’elles ne maîtrisaient pas une semaine auparavant, n’y voyez pas une incapacité innée, mais une incapacité acquise. Incapacité réversible. N’est-ce pas réjouissant, pour les hommes comme pour les femmes ?

Le consensus qui freine l’égalité.

Un certain nombre de femmes revendiquent leurs différences, c’est vrai. On les y pousse d’ailleurs par des décisions politiques importantes qui bloquent la parité dans le travail : le fameux travail à temps partiel, qui magnifie le rôle de la mère au foyer, tout en leur permettant de faire une petite incursion dans le monde du travail. Par ces facilités, les femmes se sentent reconnues dans leur rôle féminin, et croient s’investir dans un métier. Or un travail à temps partiel ne permet aucune carrière. Une fois de plus, la reconnaissance d’un statut typiquement sexuel ne permettra jamais l’échange des rôles féminins et masculins. Ce type de mesure vise à conserver la tradition, le culte de la mère au foyer, tout en faisant taire les femmes.

La femme n’est pas l’avenir de l’homme.

Les féministes revendiquent une totale égalité avec les hommes, qualités et défauts mêlés. C’est ce que le cerveau permet. La conséquence en sera que la femme ne sera plus « l’avenir de l’homme », douce icône capable de sauver le monde de sa tendresse. Mais la diversité du genre humain prendra le pouvoir : des êtres des deux sexes seront représentés chez les meilleurs d’entre nous. A.L


Mots-clés : Littérature - Science - SVT


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