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Jeux d’argent et psycho-logique

Publié en ligne le 6 décembre 2011 -
par Loïc Lor - SPS n° 297, juillet 2011

Depuis juin 2010, la France a ouvert le marché des paris sportifs et il est désormais légal de parier sur son équipe favorite ou de jouer au poker en ligne. La fin du monopole de la Française des jeux et du PMU a provoqué de nombreuses inquiétudes sur les risques que peuvent entraîner les jeux d’argent et de hasard, notamment le risque d’addiction. Pour répondre à cette inquiétude, des messages d’informations du type « Famille, vie sociale, santé financière. Êtes-vous prêt à tout miser ? » 1, ayant pour but de prévenir et d’orienter le public, ont été rendus obligatoires ainsi qu’un numéro téléphonique d’aide. Ce genre de message est certes important ; mais il s’adresse en majorité aux personnes qui sont déjà confrontées au problème du jeu excessif, voire pathologique. Rien (ou presque) n’est fait pour prévenir ce genre de comportement. Nous disposons pourtant aujourd’hui de nombreux éléments qui laissent supposer que l’enseignement de certaines compétences – notamment la logique – permettrait de réduire le risque d’addiction aux jeux d’argent et de hasard.

Jeu pathologique : classification et prise en charge

Le jeu pathologique fait son apparition dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM III, 1980) puis dans le DSM IV comme « trouble du contrôle des impulsions » qui se caractérise, selon le DSM-IV-TR, par l’impossibilité de résister à l’impulsion ou à la tentation de commettre un acte nuisible au sujet lui-même ou à autrui. Cependant, les critères DSM-IV-TR du jeu pathologique sont proches de ceux de la dépendance (5 des 7 critères de la dépendance sont retrouvés de façon identique dans ceux du jeu pathologique) et la distinction entre trouble des impulsions et dépendance n’est plus si évidente que cela. Le modèle de Goodman [1] publié en 1990 est de plus en plus utilisé en addictologie. Il a l’avantage de remplacer la notion de dépendance par celle d’addiction au sens large. Cela permet donc de dépasser le vieux clivage entre dépendance avec substance et impulsion sans substance. Cette définition de l’addiction, qui permet d’utiliser les mêmes critères diagnostiques que l’on soit dépendant à l’héroïne ou accro à Internet, amène à repenser la prise en charge des patients non pas en termes de forme (à quoi suis-je dépendant ?) mais en termes de fonction (pourquoi suis-je dépendant ?).

Les joueurs de carte, Paul Cézanne (1839-1906)

Les premières thérapies proposées aux joueurs excessifs reposaient sur la conception que Freud avait de cette pathologie et qu’il expose dans Dostoïevski et le parricide [2] (1924). Selon lui, cette passion revêt la fonction psychique d’une conduite d’autopunition et d’onanisme, l’onanisme étant ici remplacé par la passion du jeu ; et l’accent mis sur l’activité passionnée des mains trahit cette dérivation. « Effectivement, la passion du jeu est un équivalent de l’ancienne compulsion à l’onanisme ; c’est le même mot de "jouer" qui est utilisé dans la chambre des enfants pour désigner l’activité des mains sur les organes génitaux [...]. Le jeu était pour lui aussi une voie vers l’autopunition [...]. Quand ses pertes les avaient conduits l’un et l’autre à la plus grande misère, il en tirait une seconde satisfaction pathologique ».

Cette conception a été reprise, étayée et popularisée par le psychanalyste américain Begler et reste encore très populaire en France actuellement. On doit cependant regretter, comme le font remarquer Lopez Viets et Miller [3], qu’aucune étude contrôlée n’ait cherché à valider l’efficacité des thérapies analytiques.

Pourtant, depuis quelques années, de nouvelles données et un nouveau modèle de prise en charge se dégagent. En effet, l’apparition d’une psychologie scientifique a permis de mieux comprendre les comportements publics mais aussi privés (cognitifs) qui maintiennent le comportement de jeu malgré ses conséquences désastreuses (pertes financières, mensonges, isolement social). Il a notamment été mis en évidence que les joueurs sont victimes de nombreuses erreurs de raisonnement et de superstitions. De nombreuses études ont évalué et confirmé l’efficacité des thérapies qui s’attachent à corriger les erreurs que les joueurs entretiennent vis-à-vis du hasard. Petry [4] montre, par exemple, une supériorité des thérapies cognitives et comportementales sur un groupe contrôle ou sur un groupe suivant une thérapie de type « joueur anonyme » (cette dernière restant toutefois plus efficace que le groupe contrôle). Beaucoup d’autres études ont trouvé des résultats similaires en obtenant régulièrement un taux de réussite supérieur à 80 %, que le traitement soit administré en groupe [5] ou individuellement [6].

Superstition et principe de causalité

Robert Ladouceur [7] (1988), cherchant à comprendre les motivations des joueurs excessifs, a eu l’idée de leur demander de verbaliser à haute voix leur raisonnement. Il a ainsi pu mettre en évidence que plus de 70 % des verbalisations des joueurs de roulette étaient irrationnelles !

Dans les casinos, la majorité des joueurs excessifs utilisent les machines à sous et ont recours à de nombreuses superstitions [8] (avoir un certain nombre de pièces dans la main, emplacement spécifique de la machine, couleur de celle-ci, objet porte-bonheur, etc.). Walker, en utilisant la même méthode que Ladouceur, a trouvé plus de 65 % de verbalisations illogiques chez les joueurs de machines à sous. Lorsque l’on connaît les caractéristiques de ces machines, ce n’est pas étonnant. En effet, ces dernières fonctionnent selon un programme de renforcement variable. C’est-à-dire qu’elles sont programmées pour délivrer des gains (dans notre jargon, pour « renforcer ») selon un ratio prédéfini (par exemple, 1 fois sur 30 000 en moyenne). Cependant, le joueur peut gagner n’importe quand (en effet, il peut enregistrer deux gains très rapprochés ou, au contraire, très éloignés) car c’est la moyenne des gains qui correspond à 1/30 000. De plus, l’arrivée du renforçateur (le gain) est indépendante de toute autre action que celle d’introduire une pièce dans la fente. Cependant, comme l’ont montré les psychologues comportementalistes, les programmes de renforcement variable provoquent un taux de réponse très élevé et amènent très rapidement des comportements superstitieux car ce genre de programme variable, contrairement aux programmes fixes (où l’on gagnerait tous les 30 000 coups joués, par exemple ; c’est pourquoi ils ne sont, bien sûr, jamais utilisés dans les jeux de hasard) génère une extraordinaire résistance à l’extinction et est responsable de la persistance du joueur malgré peu ou pas de gains, car il se dit que cela finira bien par arriver.

Skinner, le premier psychologue à introduire et à étudier le conditionnement opérant, a même réussi à créer expérimentalement des superstitions chez des pigeons grâce à ce genre de programme [9]. En effet, les joueurs vont avoir tendance à attribuer le gain non pas au hasard mais à un élément extérieur indépendant (façon de mettre la pièce, compétence du joueur, etc.). Autrement dit, ils confondent causalité et cooccurrence. Enseigner que ce n’est pas parce que deux événements arrivent en même temps (ou de façon très rapprochée) que l’un est responsable de l’autre pourrait donc être un premier pas pour éviter le piège des machines à sous et des jeux de hasard en général.

L’illusion du joueur ou la négligence de l’indépendance des tours

L’illusion du joueur (gambler fallacy) a notamment été mise en évidence par Ladouceur [10] et semble se retrouver chez presque tous les joueurs (excessifs ou occasionnels) et dans tous les jeux de hasard. Cette erreur consiste à penser que les résultats des tours ou des essais précédents vont influencer le résultat à venir. Cela peut être illustré par une expérience de Ladouceur et Dubé [11] (1997). Les chercheurs ont demandé aux participants de produire une séquence de 100 coups de pile ou face, « comme si chaque lancé était le résultat d’une pièce lancée, et ce 100 fois de suite ». Durant l’expérience, ces derniers ne pouvaient voir que leur dernier choix car un écran cachait la liste des choix antérieurs ; cependant, ils avaient la possibilité, s’ils le demandaient, de consulter l’ensemble de leurs choix précédents. L’expérience a montré que les sujets étaient incapables d’appliquer le principe d’indépendance des essais car la totalité des sujets a demandé au moins une fois à consulter les choix précédents alors qu’ils ne peuvent en aucun cas prédire le prochain tirage. Cette faille de raisonnement est parfaitement exploitée par les casinos qui, à la roulette, affichent les numéros « chauds » et « froids » (ceux qui sont sortis le plus souvent et le moins souvent) ainsi que les 5 derniers numéros sortis...

Cette erreur repose sur une mauvaise interprétation des statistiques. L’erreur des sujets est de considérer que, puisque chaque face possède, en théorie, une chance sur deux de sortir, sur 100 tirages, on devrait se rapprocher de 50/50. En effet, la probabilité d’obtenir, par exemple, 21 piles d’affilée est de 1 chance sur 2 097 152. Les gens pensent donc que, si il y a eu 20 piles, le prochain tour n’a que 1 chance sur 2 097 152 de donner encore une fois pile ; cela les amène à équilibrer le nombre de pile et de face ce qui, évidemment, est complètement faux. La pièce n’ayant pas de mémoire, les tirages précédents n’ont aucune influence sur le suivant et la probabilité de tomber à nouveau sur pile est évidemment d’une chance sur deux (même si on a du mal à le concevoir).

Caricature, table de roulette vers 1800

L’illusion de contrôle

En 1967, Henslin [12], un sociologue observant les joueurs dans les casinos de Las Vegas, rapporte ce fait cocasse et révélateur : au jeu de Crap, basé uniquement sur le lancer de deux dés, lorsque les joueurs désirent un chiffre élevé, ils effectuent un lancer fort et rapide alors qu’ils exécutent un lancer lent et doux si le point cible est peu élevé. Comme si l’impulsion placée dans le coup de poignet leur donnait du contrôle sur l’issue du jeu. Ce phénomène est maintenant bien connu ; il a été mis en évidence en 1975 par Langer [13] et se caractérise par le fait de penser que l’intervention du joueur (ici, le coup de poignet) dans une séquence déterminée par le hasard permettra d’influencer (souvent positivement) le résultat. Encore une fois, cette erreur illustre un manque de compréhension du principe de causalité et de l’indépendance des événements. Cette illusion est extrêmement puissante et se retrouve dans tous les jeux de hasard : à la loterie, les gens sont plus attachés à leur grille s’ils ont choisi eux-mêmes les numéros ; à la roulette, ils misent plus s’ils placent eux-mêmes leurs jetons ; aux machines à sous, les joueurs parlent à la machine pour l’influencer...

Chat porte-bonheur invitant les clients à acheter des tickets de takarakuji à Tokyo

Il faut bien constater que, malheureusement, aujourd’hui encore, l’éducation que l’on reçoit favorise ce type de croyances. Des phrases comme : « j’ai de la chance », les cagnottes pharamineuses les jours de vendredi 13, etc. développent la croyance en la chance comme qualité personnelle, intériorisée (constante ou passagère). Cela a été confirmé par plusieurs études [14]. Wohl et Enzle [15] (2002) ont d’ailleurs réalisé une expérience qui vient confirmer l’hypothèse émise plus haut selon laquelle l’une des explications possible à l’illusion de contrôle serait la perception de la chance comme une caractéristique personnelle. Dans cette expérience, deux groupes d’étudiants ont été constitués complètement au hasard. Chaque sujet recevait un jeu à gratter. On a expliqué aux membres du premier groupe qu’un ordinateur avait sélectionné à l’avance le ticket qu’ils pourraient recevoir, les sujets de l’autre groupe pouvaient choisir librement le ticket qu’ils voulaient. Suite à cela, les sujets devaient remplir un questionnairequi avait pour but d’évaluer le degré de chance personnelle qu’ils considéraient posséder. Comme attendu, les participants qui ont eu la possibilité de choisir leur ticket de grattage ont estimé avoir une chance de gain plus élevée à ce jeu et être personnellement plus chanceux que les participants qui n’ont pas eu le choix du ticket. Une corrélation positive entre l’estimation de la chance de gagner et le niveau de chance personnelle a également été mise en évidence. Il semble donc que, plus on croit en sa chance personnelle, plus on pense avoir de chances de gagner et donc, plus l’illusion de contrôle est forte.

Conclusion

Tous ces exemples (et il en existe bien d’autres que, pour des raisons d’espace, nous n’avons pas cités) illustrent à quel point l’incompréhension du hasard, favorisée par des erreurs de raisonnement, peut être à la base de comportements superstitieux et amener les joueurs à penser qu’ils peuvent devenir compétents dans un domaine où l’expérience n’a aucune importance. Ce manque de logique chez la plupart des joueurs pourrait être sans importance s’il ne favorisait l’apparition de comportements de jeux excessifs. Ladouceur[16] a montré qu’une thérapie brève (moins de 6 mois) basée uniquement sur la correction des notions de hasard et de chance chez 66 sujets diagnostiqués comme joueurs excessifs était suffisante dans la majorité des cas. En effet, suite au traitement, 85 % des patients qui avaient terminé la thérapie ne pouvaient plus être considérés comme dépendants au jeu. On peut donc se demander s’il ne serait pas légitime d’enseigner ces quelques concepts simples sur le hasard et la causalité le plus tôt possible afin d’éviter à certains de se ruiner inutilement. Aujourd’hui, on estime qu’environ 2 % de la population a des problèmes de jeu excessif..

Références

[1] Goodman, A. (1990). « Addiction : definition and implication ». British Journal of Addictology, 85, 1403-1408
[2] Freud. Sigmund (1923). wikilivres.info/wiki/Dostoïevski_et_le_parricide
[3] Lopez Viets, V.C et Miller, W.R. (1997). Treatment approaches for pathological gamblers. Clinical Psychology Review, Vol. 17, 7, 689-702.
[4] Petry, N.M. (2005). Pathological Gambling : Etiology, Comorbidity, and Treatment. American Psychological Association : Washington, D.C.
[5] Ladouceur, R., Sylvain, C., Boutin, C., Lachance, S., Doucet, C., Leblond, J. (2003). Group therapy for pathological gamblers : a cognitive approach. Behaviour Research and Therapy, 41, 587-596.
[6] Ladouceur, R., Sylvain, C., Boutin, C., Lachance, S., Doucet, C., Leblond, J., & Jacques, C. (2001). Cognitive treatment of pathological gambling. Journal of Nervous and Mental Disease, 189, 766-773.
[7] Gaboury, A. et Ladouceur, R. (1988). Irrational thinking and gambling. In W.R. Eadington (Ed.), Gambling research. Proceedings of the Seventh International Conference on Gambling and Risk Taking, vol. 3, 142-163. Reno, Nevada : University of Nevada-Reno.
[8] Walker. M.B. (1992). Irrational thinking among slot machine players. Journal of Gambling Studies, vol 8, 3, 245-261.
[9] Skinner B.F. Science and human behavior. New York : Appleton-Century-Crofts ; 1953. On peut lire en ligne l’intégralité de l’article original de Skinner sur la question. http://psychclassics.yorku.ca/Skinn...
[10] Gaboury, A. et Ladouceur, R. (1988). Op. Cit.
[11] Ladouceur, R. et Dubé, D. (1997). Erroneous perceptions in generating random sequences : Identification and strength of a basic misconception in gambling behavior. Swiss Journal of Psychology, 56, 256-259.
[12] Henslin, J. M. (1967). « Craps and magic ». American Journal of Sociology, 73, 316-330.
[13] Langer, E.J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32, 311-328
[14] Darke, P.R. et Freedman, J.L. (1997). The belief in good luck scale. Journal of Research in Personality, 31, 486-511.
[15] Wohl, M.J.A. et Enzle, M.E. (2002). The deployment of personal luck : Illusory control in games of pure chance. Personality and Social Psychology Bulletin, 28, 1388-1397.
[16] Ladouceur, R., Sylvain, C., Boutin, C., Lachance, S., Doucet, C., Leblond, J. and others. (2001). Cognitive treatment of pathological gambling. Journal of Nervous and Mental Disease, 189, 774.

1 www.betclic.fr consulté le 01/11/2010

Publié dans le n° 297 de la revue


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