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La révolution épigénétique + La symphonie du vivant

Publié en ligne le 11 juillet 2019
Notes de lecture de Christophe de la Roche Saint André - SPS n° 329 - Juillet / Septembre 2019

L’épigénétique est « le domaine le plus passionnant de la biologie aujourd’hui », une « science fascinante » à la base d’une « nouvelle hérédité » ; « en moins de dix ans, la révolution épigénétique a bouleversé la biologie », c’est « une des révolutions scientifiques les plus importantes de ces cinquante dernières années… qui va changer votre vie ! ». Les superlatifs ne manquent guère pour qualifier cette discipline de la biologie qui, selon Wikipédia, « étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN). » Les ouvrages sur le sujet se sont multipliés l’an passé, avec des intentions et des qualités différentes. Quatre d’entre eux ont fait l’objet de notes de lecture. En voici deux, vous trouverez les deux autres également sur notre site :



La révolution épigénétique
Votre mode de vie compte plus que votre hérédité

Valérie Urman

Albin Michel, 2018, 150 pages, 14 €

Dans La révolution épigénétique sont rassemblés les témoignages de cinq personnes, présentées comme des experts du domaine, « pour éclairer cette révolution » (quatrième de couverture), sous forme d’entretiens avec la journaliste Valérie Urman, introduits par de courts Intermèdes signés Patrice van Eersel. L’ouvrage est construit autour de l’opposition supposée entre l’épigénétique et la génétique, la première tenant le « beau rôle ». Ainsi, selon le résumé, l’épigénétique « prend à rebrousse-poil tout le dogme génétique », et permet à l’individu de se libérer de la « dictature » des gènes. Sans oublier le sous-titre, qui s’apparente à un slogan : Votre mode de vie compte plus que votre hérédité, une affirmation tout aussi dogmatique que celle, inverse, qui sous-tendrait la génétique. La richesse du livre pourrait à priori reposer sur la complémentarité des spécialistes sollicités, lesquels doivent « en parler rationnellement et éviter tout emballement excessif » (p. 16). La consigne ne semble guère respectée si l’on en juge par le titre du premier témoignage, celui de Joël de Rosnay : « Vous pouvez devenir le chef d’orchestre de vos gènes ! » (p. 21), qui fait écho à l’opus que ce dernier a publié quelques mois auparavant sur le même sujet (La symphonie du vivant) . Dans le (trop) rapide survol de la génétique, on peut noter une omission de taille : le fait que ce soient des généticiens qui aient décrit pour la première fois, en termes moléculaires, les mécanismes à l’œuvre dans la régulation de l’expression des gènes en réponse à l’environnement (découverte qui a valu à ses auteurs, François Jacob et Jacques Monod, de partager, avec André Lwoff, le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1965). « On a donc découvert pourquoi l’expression des gènes était variable, modulable… » (p. 27) : affirmer que c’est là une découverte attribuable à l’épigénétique n’est donc pas légitime. La description sommaire et simpliste des mécanismes moléculaires à l’œuvre dans l’épigénétique, combinée à une métaphore musicale, permet à Joël de Rosnay d’affirmer : « C’est cela, l’épigénétique : nous sommes les chefs d’orchestre de notre propre corps » (p. 28), tout en flirtant avec une réhabilitation pure et simple du Lamarckisme : « Je juge plus simple… de considérer l’héritabilité des caractères acquis comme probable » (p. 29). « C’est LE point essentiel : chacun peut faire quelque chose pour lui-même, oui ! » (p. 31) : cette conclusion, somme toute recevable, trouverait sa justification dans les découvertes de l’épigénétique, lesquelles permettraient d’expliquer les bienfaits de « cinq facteurs clés » (nutrition, exercice physique, management du stress, plaisir et harmonie sociale). On est là face à un discours de type performatif, où il suffit d’adjoindre le terme épigénétique pour en conférer les propriétés, à l’exemple des régimes basés sur la complémentation entre céréales et légumineuses qui seraient « très efficaces sur le plan épigénétique » (p. 34).
Le même type de critique peut être fait à l’égard des propos tenus par le cardiologue Dean Ornish concernant l’impact de l’épigénétique sur cette « médecine du mode de vie » (p. 60) qui, sans doute à juste titre, fait que certains changements des habitudes de vie peuvent améliorer l’état de santé des personnes atteintes de différentes maladies chroniques. S’il est difficile de critiquer un programme médical basé sur les bienfaits de « manger bien, bouger plus, gérer le stress, aimer plus », on peut rester plus dubitatif dès lors qu’il s’agit de « retrouver notre équilibre enfoui à l’intérieur de nous-même » (p. 55) ou qu’il suffirait « de trois mois pour que le processus commence à agir sur votre espérance de vie ! » (p. 59). Et ce d’autant plus que les références bibliographiques invoquées (Le fabuleux pouvoir de vos gènes de Deepak Chopra et Rudolph Tanzi, ou L’effet télomère d’Elisabeth Blackburn et Elissa Epel) sont sujettes à caution, quand on connaît l’éditeur (Trédaniel) des ouvrages en question, spécialisé « dans l’édition d’ouvrages destinés à un large public dans les domaines de l’ésotérisme, des croyances, de la médecine douce et du développement personnel et d’autres domaines » (Wikipédia).
À propos de l’épigénétique, la généticienne Claudine Junien, la troisième spécialiste interviewée, déclare que « quelque chose d’incroyablement puissant s’avère à l’œuvre… », ajoutant « et nous ne savons encore pas bien comment tout cela fonctionne » (p. 78). Ce dernier constat a le mérite de tempérer l’assurance des premiers contributeurs. Lors de cet entretien, il est question des « origines développementales de la santé » (p. 80), concept selon lequel certaines maladies de l’adulte ont une origine fœtale et auquel l’épigénétique a apporté une crédibilité biologique, puis des différences entre hommes et femmes qui existent sur le plan médical, pour conclure par un plaidoyer en faveur d’une « médecine sexuée » (p. 85). Dans ce dernier cas, il semblerait que l’on glisse un peu dans le hors-sujet, sauf à considérer que les différences homme-femme soient essentiellement de nature épigénétique. C’est un peu ce qui est sous-entendu : il y aurait en moyenne 1,5 % de différences génétiques entre un homme et une femme alors qu’« environ 40 % de gènes vont s’exprimer différentiellement » (p. 87).
Lors du quatrième entretien, le cancérologue David Khayat, qui « approfondit le propos avec une prudence optimiste », évoque le rôle de l’épigénétique dans la compréhension et le traitement des cancers (notamment sous la forme de médicaments d’un nouveau type, les épi-médicaments ou épi-drogues, p. 108). Exalté quand il évoque la « troisième révolution des médicaments anti-cancer » (p. 97), ou réservé quand il avoue que « nous manquons encore de preuves dures » (p. 95), David Khayat parle tantôt en tant que scientifique, tantôt en tant qu’homme (p. 110). L’homme finit malheureusement par prendre le dessus (« je pense », « je suis convaincu », « je suis persuadé ») sur le scientifique dans son plaidoyer à propos de l’importance de l’épigénétique dans la pratique médicale. Où l’on retrouve à quatre reprises (p. 105, p. 109, p. 113, p. 114) les vertus du jus de grenade, place privilégiée partagée avec le curcuma (« j’avale six grammes de curcuma tous les jours ! », p. 112). La simplicité d’aliments miracles face à la complexité des cancers… avec un argument qui laisse songeur : « Une chose non prouvée peut exister quand même » (p. 100). Comment tel ou tel aliment agirait favorablement et spécifiquement sur l’expression des gènes impliqués dans le cancer ? Même si cela est « hautement probable » (p. 109), le lecteur restera sur sa faim.
« On est toujours dans une vision simplifiée ou fausse si l’on considère que c’est plutôt l’environnement ou plutôt les gènes qui décident du résultat » (p. 125). « L’on a pas eu besoin de l’avènement de l’épigénétique pour savoir que l’environnement jouait un rôle clé » (p. 135). Voilà deux phrases qui viennent salutairement pondérer excès et omissions des autres interlocuteurs. Ainsi s’exprime le généticien Pierre-Henry Gouyon, le cinquième spécialiste, qui met également en garde contre l’influence que certaines croyances idéologiques peuvent avoir sur les conclusions scientifiques. Avec, parfois, des assertions que l’on voudrait plus argumentées, comme le fait que l’épigénétique séduirait « beaucoup les gens de gauche, car elle propose une primauté de l’individu sur les gènes » (p. 133).
Ainsi, l’idée sous-jacente de la prééminence de l’épigénétique sur la génétique imprègne l’ouvrage dans son ensemble. Se pose la question de savoir si le mot « révolution » est approprié pour décrire l’essor de l’épigénétique. Une révolution scientifique est un changement brusque de paradigme qui implique une rupture, assez radicale, avec des savoirs antérieurs qui s’en trouvent plus ou moins invalidés. Tel n’est pas le cas de l’épigénétique qui n’est pas, de ce point de vue, « au-dessus » de la génétique et ne relègue absolument pas cette dernière à une science obsolète. Ne prenant pas « à rebrousse-poil tout le dogme génétique », l’épigénétique a surtout permis de comprendre certains phénomènes biologiques qui échappaient à l’analyse génétique classique, et de décrire la variété des mécanismes moléculaires, lesquels sont in fine génétiquement déterminés, à l’œuvre dans le contrôle de l’expression des gènes. Au lieu d’une révolution, on peut seulement parler d’une expansion relativement rapide des études relevant de l’épigénétique, en partie due à un effet de mode à laquelle les scientifiques ne sont pas insensibles. Cette expansion se heurte fatalement à deux types d’écueils : la sur-interprétation de résultats, dont certains sont certes captivants mais encore fragmentaires, et la réinterprétation relativement gratuite de certains faits (l’impact de la nutrition sur la santé physique ou de la méditation sur la santé psychique) sous l’angle d’une causalité de type épigénétique. En d’autres termes, tout est mis à la « sauce » épigénétique, reléguant parfois au second plan la contribution, réelle cette fois, de la génétique. Répétons-le, l’idée que l’environnement, au sens large, ait un impact sur l’activité des gènes n’est pas une nouveauté que l’on doit à l’épigénétique. À de nombreuses occasions, les biologistes ont dû faire la part entre le rôle de la génétique et de l’environnement (l’importance de l’environnement sur les caractéristiques morphologiques des végétaux a été décrite dès le début du XXe siècle par Wilhelm Johannsen, l’inventeur du mot gène). À propos de l’aspect « libératoire » de l’épigénétique (vis-à-vis de la « dictature des gènes »), on peut se demander face à cette vision d’une épigénétique dominant la génétique, où donc se situe cette liberté si le vécu de nos ascendants conditionne notre propre vie et comment la maîtrise supposée de l’expression de nos gènes prendrait effectivement le pas sur les mutations qui peuvent les affecter.



La symphonie du vivant
Comment l’épigénétique va changer votre vie

Joël de Rosnay

Les Liens Qui Libèrent, 2018, 229 pages, 19 €

Pour distinguer l’épigénétique de la génétique, la différence entre la partition de musique et son interprétation est parfois utilisée. Cette métaphore est mise en valeur dans le titre, teinté de lyrisme, du dernier livre de Joël de Rosnay. Le sous-titre, Comment l’épigénétique va changer votre vie, pourra quant à lui être qualifié d’ambitieux ou de racoleur, selon que l’on soit admiratif ou, comme moi, méfiant. Force est de constater que l’auteur occupe largement l’espace médiatique sur le sujet : vidéos, interviews dans diverses émissions ou magazines. Qu’il se soit imposé ainsi comme une référence dans le domaine ne fait pas de lui un expert en épigénétique, à savoir en tant que scientifique travaillant dans le domaine. Il est avant tout un auteur, relativement prolifique, de livres grand public, mêlant vulgarisation scientifique et prospectives technologiques. Son interprétation personnelle de l’épigénétique et des pouvoirs qu’il lui attribue permet à Joël de Rosnay, sans doute d’une façon qui paraît persuasive au novice, de faire passer ses propres idées, tout d’abord à propos d’hygiène personnelle, notamment nutritionnelle (en écho à l’un de ses premiers succès de librairie, La Malbouffe, en 1979), et, dans un deuxième temps, de l’organisation de la société en réponse aux avancées technologiques.
À propos du premier point, je me contenterai de relayer le commentaire déposé par un lecteur sur le site de la FNAC : « Je m’attendais à ce que ce livre m’informe sur les découvertes liées à l’épigénétique, et en quoi cela bouleverse les connaissances actuelles. En réalité, c’est plutôt un guide à l’attention de ceux qui veulent prendre soin d’eux (modifier l’alimentation, modifier son mode de vie, etc.). » Comme dans La révolution épigénétique, la déception est donc au rendez-vous pour qui s’attendrait à apprendre pourquoi et surtout comment l’épigénétique pourrait effectivement changer notre vie.
Attardons-nous plus sur le second point, qui fait théoriquement l’originalité de La symphonie du vivant, Joël de Rosnay transposant hardiment les concepts de l’épigénétique au fonctionnement de la société. Pour introduire cette partie, il reprend à son compte le parallèle, établi par Richard Dawkins dans Le gène égoïste, entre le gène et le mème, « l’équivalent culturel du gène » (p. 123). Poussant plus loin l’équivalence, un nouveau néologisme, l’épimémétique, est proposé pour désigner « la modification de l’expression des mèmes de l’ADN sociétal » (p. 141). Sous couvert d’une telle analogie, qui légitimerait « une nouvelle vision de la société humaine » (p. 123), Joël de Rosnay décrit, à la lumière de celle-ci, les évolutions actuelles de la société et notamment la prévalence des nouvelles formes de communication dans la propagation des mèmes. On peut légitimement s’interroger à propos de la pertinence d’une telle analogie, au travers de niveaux de complexité biologique à priori fort différents (du moléculaire aux sociétés humaines), à moins que « penser la ville comme un organisme vivant » (p. 187) ne suffise à la justifier. La capacité supposée de cette analogie à enrichir conceptuellement les mécanismes de transmission des idées d’une façon qui permette effectivement d’en corriger les dysfonctionnements n’est guère plus convaincante. L’idée phare de cette partie, selon laquelle l’épimémétique permettrait de modifier « les mèmes de l’ADN sociétal » ou de « l’ADN d’Internet » est répétée à plusieurs reprises, à la manière d’un mantra qui finirait par imprégner le lecteur, avant de le convaincre, au travers du dernier chapitre, des bienfaits du modèle coopératif pour produire une société plus harmonieuse. De la même façon que laisser suggérer que tous les conseils d’hygiène de vie prodigués dans la première partie se trouvent validés par les découvertes de l’épigénétique n’a pas de véritable justification scientifique (ce qui ne dévalorise pas les conseils pour autant), faire croire que leur simple transposition à la société permettra d’en revitaliser le fonctionnement relève d’un discours arbitraire sans véritable justification opérationnelle.
Au final, Joël de Rosnay s’approprie un terme, l’épigénétique – mot qui recouvre une réalité scientifique complexe –, pour en faire un « produit » séduisant car adaptable à façon, comme un passe-partout intellectuel permettant d’appréhender les vertus d’une bonne hygiène de vie – « l’épigénétique pour soi » – comme celle de la démocratie participative – « l’épi-mémétique pour tous » – (p. 204). Alors que certains faits, ou bienfaits, sont correctement présentés, on n’est pas loin d’une certaine escroquerie intellectuelle lorsqu’il s’agit d’impliquer l’épigénétique dans des domaines où elle a sans doute peu de choses à dire ou apporter.


Pour résumer… Face à un domaine scientifique pour le moins ardu, deux comportements caractérisent ceux, plus ou moins spécialistes du domaine, qui veulent en rendre compte : soit prendre le temps de décrire avec objectivité et précaution l’état d’avancement d’une science en train de se faire, soit « brûler les étapes » en extrapolant de façon subjective et hâtive certaines données, les unes acquises au travers de l’étude expérimentale de divers modèles biologiques dont le caractère extrapolable à l’espèce humaine reste à prouver, les autres reposant sur l’interprétation parfois délicate de données épidémiologiques. La première attitude est celle de L’épigénétique en images qui, au-delà du mode humoristique pour faire passer certaines idées complexes, rappelle les limites du pouvoir explicatif de l’épigénétique, même si, selon les arguments développés dans L’épigénétique ou la nouvelle ère de l’hérédité, l’épigénétique a permis de sortir du cadre devenu trop étroit de la génétique. La seconde attitude est prégnante dansLa révolution épigénétique (de Valérie Urman) , et surtout dans La symphonie du vivant (de Joël de Rosnay) où des données encore fragiles sont tenues pour acquises ou surinterprétées, certains faisant passer leur « ressenti » avant les « preuves », pour laisser libre cours à des extrapolations hardies, des analogies aventureuses, voire proposer de simples « recettes » de vie dont le lien supposé avec les découvertes de l’épigénétique apparaît pour le moins gratuit. Une part trop importante est ici donnée au spéculatif, à la « survente » des effets épigénétiques, qui l’emporte sur ce que le scientifique est véritablement autorisé à dire. La pente glissante du moindre effort intellectuel est préjudiciable à l’appréhension de résultats, certes souvent séduisants, d’un domaine de la biologie qui est loin d’avoir dit son dernier mot.


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